Le « voyou » et le « parrain »

Parler, exprimer sa colère ou son indignation, interpeller l'adversaire, qualifier fortement son comportement ou ses turpitudes deviennent au Québec des exercices périlleux. Il faut, avant de parler ou d'écrire, consulter dictionnaire, manuel de rectitude politique et guide des bonnes manières. Quand on pense que le placide président de l'Assemblée nationale interdit de qualifier de «girouette» un député qui change quarante fois d'idée, on se rend compte qu'au Québec, c'est quatorze fois qu'il faut tourner sa langue dans la bouche avant de parler. À moins qu'on ne craigne ni l'expulsion ni la mise en demeure ou la poursuite en diffamation.

Pierre Karl Péladeau réclame 700 000 $ en dommages moraux et exemplaires à Sylvain Lafrance, de Radio-Canada, qui l'aurait traité de «voyou». Ce terme a profondément traumatisé le très tendre Péladeau junior qui, selon sa conjointe Julie Snyder, a connu une enfance difficile. Le qualificatif risquerait même de perturber leur jeune fils de cinq ans, selon l'animatrice, qui a laissé perler quelques larmes sur sa tendre joue de maman éplorée. Ça fait cher la larme. Pourtant, c'est bien en «voyou», en «casseur» ou en «hooligan», deux mots synonymes de «voyou», que s'est comporté le président de Quebecor en annonçant brutalement le retrait de Vidéotron du Fonds canadien de télévision dans le but évident d'en provoquer la mort. Par analogie, on aurait pu qualifier son geste de «meurtrier», tout comme on pourrait décrire comme «assassine» son attitude à l'égard des travailleurs du Journal de Montréal, qu'il tue à la petite semaine depuis près de deux ans. Cela est, je l'admets, bien triste pour les parents Péladeau, qui un jour devront expliquer à leur fils interloqué que son père agit comme un criminel social dans le seul but d'augmenter son héritage.

Gérard Deltell, le chef de l'ADQ, fait face, lui, à une mise en demeure lui enjoignant de retirer ses propos décrivant Jean Charest comme le «parrain» de la famille libérale.

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Dans une famille, le parrain est surtout l'homme qui fait des cadeaux et récompense les favoris ou ceux qui ont bien mérité de la famille. Il peut être parfois une sorte de sage dont l'autorité s'exerce à demi-mot ou qui excuse les écarts de ceux qu'il affectionne. Dans le cas qui nous occupe, Jean Charest s'est comporté comme un parrain idéal pour sa famille. Il a même engagé un petit renne au nez rouge, Chantal Landry, qui dresse pour le parrain père Noël la liste des membres méritants de la famille. Les cadeaux peuvent être de tout ordre, permis de garderie, postes de juge, contrats juteux, nominations à des tribunaux administratifs. Le parrain, qui veut qu'on le respecte et l'aime, ne cesse d'encourager ceux qui lui sont fidèles et lui ont confié le poste de parrain de famille. Ici, on parle de famille élargie, comme celle des cousins de la famille Gaz de schiste ou de la famille Ingénieurs, qui s'entend bien avec la famille Éolienne. Le parrain efficace fait tout en son pouvoir pour que ces clans alliés puissent collaborer ensemble et aussi avec la famille principale. Pour qu'existe une harmonie réelle, le parrain prête parfois quelques-uns de ses plus proches collaborateurs. Le bon parrain pratique aussi l'intégration verticale entre les branches privée et publique de sa belle famille. Car pour le parrain, toutes ces distinctions qu'on fait entre clan, parti, famille, gouvernement et secteur privé ne tiennent pas la route. Le Québec ne doit pas être une famille éclatée, mais une grande famille libérale unie et généreuse pour elle-même.

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Bien sûr, pour que la famille prospère et ne soit pas inquiétée par la rumeur ou la médisance, le parrain doit veiller au grain et ne sanctionner l'intolérable qu'en cas d'un manquement grave ou d'une ineptie d'un membre un peu trop gourmand de la famille. Le parrain avait tout toléré de la part de son ministre de la Famille, Tony Tomassi, incompétence et copinage, car l'homme était un bon collecteur de fonds pour la famille du parrain. L'homme était aussi gourmand et idiot, ayant accepté une carte de crédit fournie par une agence de sécurité qui nageait en eaux troubles. Le parrain décréta donc son élimination, car il nuisait à l'image de la famille.

Dans la famille libérale, c'est aussi le parrain qui décrète l'omerta. Notez qu'il ne faut voir ici aucun rapprochement avec la Mafia, seulement l'emploi d'un mot qui signifie «loi du silence absolu». Comme Deltell, j'adore l'analogie, une technique littéraire qui permet de nommer la réalité en la rendant plus lumineuse. C'est donc le parrain qui écrit le discours de la famille, discours que doit respecter tout membre de la famille, même le plus humble, sous peine d'être mis en quarantaine et d'être victime du mépris silencieux et mortel de la famille. C'est ce qu'a découvert un pauvre militant égaré, Martin Drapeau, qui a eu l'inconscience de proposer un débat au Conseil général de la famille sur la pertinence d'une enquête sur les liens entre la Mafia (l'autre famille) et l'industrie de la construction. Son intervention fut accueillie par le silence unanime de la famille libérale, un silence réprobateur, accusateur. «Traître», disait le silence, «mauvais filleul», ajoutait-il, sous l'oeil bienveillant et satisfait du parrain de la famille. La famille était aux ordres et le parrain était content.
24 commentaires
  • Michel Harvey - Inscrit 20 novembre 2010 03 h 16

    Que j'aimé...

    votre diatribe contre PKP. Vraie et suave.

  • ExpatAVie - Abonné 20 novembre 2010 05 h 20

    Tres bonne lecture

    Il est bon de s'arreter et faire la synthese de ce que l'on sait. Dans le cas du gouvernement liberal, cette synthese aboutit rapidement a des conclusions tres fortes. Je suis d'accord avec vous. Le parti liberal a un virus qu'il a lentement propage dans la population, receptive car desillusionnee depuis 1995. Il faut un grand de menage. "Il ne suffit pas de dire qu'il faut que des tetes tombent, il faut dire combien et lesquelles" (Robespierre?)

  • Andrée Ferretti - Abonnée 20 novembre 2010 06 h 52

    bienfaisante clarté!

    Avoir les mots pour le dire est la première qualité de l'écrivain. Avoir le courage de donner à ces mots leur pleine signification, en leur faisant dire, au delà de la réalité immédiate, la vérité du réel, en est la seconde.
    Dans cet article, très estimé, Gil Courtemanche, chaque mot non seulement désigne l'objet à honnir mais le révèle dans toute son infamie et du coup agit sur la situation.
    Cet article est celui d'un véritable écrivain, d'un écrivain dont le style ne glisse pas sur la sur la surface des choses, mais a la force de les dénoncer avec une précision et une justesse révolutionnaires, ce par quoi commence toujours le changement.

    Merci,
    Andrée Ferretti.

  • Nasboum - Abonné 20 novembre 2010 07 h 57

    avocats

    Vous pouvez envoyer ce texte aux avocats de Deltel. Cela devrait suffire à sa défense.

  • Hélène Tremblay - Abonnée 20 novembre 2010 08 h 21

    Éclairages crus

    Dans le mille, Gil!


    H. Tremblay
    Sherbrooke