La joviale ambiguïté de Jocelyn Létourneau au service de l'indifférence

Pour l'historien Jocelyn Létourneau, le récit nationaliste de notre histoire n'est pas le seul possible, d'autant plus qu'il ne correspond pas à l'évolution de la société québécoise des 50 dernières années.
Photo: Clément Allard - Le Devoir Pour l'historien Jocelyn Létourneau, le récit nationaliste de notre histoire n'est pas le seul possible, d'autant plus qu'il ne correspond pas à l'évolution de la société québécoise des 50 dernières années.

L'historien Jocelyn Létourneau est un des plus brillants penseurs du Québec contemporain. Héritier de ce qu'on a appelé l'école historique de Québec, pour désigner un groupe d'historiens des années 1960 rattachés à l'Université Laval et très critiques de la version nationaliste de notre histoire, Létourneau s'est donné pour mission de «penser la question du Québec au-delà de la pensée nationaliste convenue», en cultivant une ambivalence qui ne va pas sans susciter l'agacement.

Pour Létourneau, qui reprend là une vérité admise par presque tous les penseurs contemporains, «les façons que l'on a de se souvenir et de [se] représenter le passé influencent en effet lourdement nos façons d'interpréter l'actualité et d'envisager ce qui sera». L'histoire, en d'autres termes, ne concerne pas que le passé, mais, selon l'angle à partir duquel on l'aborde, il nourrit le présent et prépare l'avenir. Or, pour Létourneau, le récit nationaliste de notre histoire, qui postule que, «à cause de l'Autre, notre destin fut dévié et [ que] notre quête collective a pris la forme d'une lutte de survivance», n'est pas le seul possible, d'autant plus qu'il ne correspond pas à l'évolution de la société québécoise des 50 dernières années.

Dans Le Québec entre son passé et ses passages, Létourneau, comme dans ses précédents ouvrages, se propose donc de revenir sur le passé, en ayant pour fil conducteur la question suivante: «Quelle histoire proposer du Québec pour quelle identité d'avenir à construire de cette société?» Contre la vision nationaliste qui s'accrocherait à une identité pérenne à préserver, l'historien postule «qu'il n'y a pas d'identité éternelle» et que les héritiers n'ont pas pour mission de reproduire à l'identique le passé qu'on leur lègue. Contre les chantres de l'altérité radicale et de l'errance mondialiste heureuse, il affirme qu'il n'y a pas «d'altérité sans ancrage» et que la référence nationale reste porteuse de sens.

Devant les zones grises de l'histoire, «le caractère souvent composé, confus, ambigu, embrouillé, évasif, équivoque, paradoxal et touffu de ce qui fut», Létourneau choisit de se cantonner dans un «juste milieu». Non pas pour satisfaire un air du temps qui incite au «compromis mou», précise-t-il, mais parce que ce juste milieu «découle de [sa] croyance forte dans le fait que ni les conservatistes ni les réformistes, qui mènent actuellement le bal des débats et qui s'enfoncent souvent dans leur radicalité respective, ne permettent d'avancée lucide sur le front de l'histoire et sur celui de l'identité».

Le récit nationaliste, dans lequel l'Autre est un obstacle à surmonter, appelle une conclusion indépendantiste qui ne serait pas celle d'une majorité de Québécois, selon Létourneau. Le rejet radical de ce récit en faveur du pluralisme mou ne correspond pas plus à l'expérience québécoise, qui reste attachée à une intention nationale. La vérité historique québécoise, pour Létourneau, se trouverait plutôt dans un «volontarisme pour l'arrangement», dans le souci de chercher «des voies de passage mitoyen ou médian vers l'avenir, voies réformistes plutôt que révolutionnaires, conciliantes plutôt que violentes, prudentes plutôt que risquées». Au lieu de lire l'histoire du Québec comme une lutte de libération tragique, Létourneau veut proposer une «vision optimiste» de cette expérience historique d'aménagements qui ne nous ont pas trop mal servis.

Quelle guerre de la Conquête?

Il propose, par exemple, une interprétation dédramatisée de 1759. Lacoursière et Vaugeois, «les auteurs incontestés du grand récit national», ont contribué à imposer un récit de la Conquête «comme événement-cataclysme». Létourneau en parle plutôt comme du «moment le plus spectaculaire d'un passage majeur et tumultueux, mais non pas ravageur ou ruineux, pour la société canadienne». Cette dernière, écrit-il, a été ébranlée, mais ne s'est pas dissoute et n'a pas été réduite au silence. Les conquérants ne sont pas parvenus à s'imposer comme tels et ont dû composer avec les conquis.

Létourneau parle donc d'une «conquête équivoque et ambiguë, c'est-à-dire d'une entreprise tronquée et ambivalente, qui a paradoxalement permuté en une refondation compliquée plutôt qu'elle ne s'est historiquement réalisée en une domination obstinée». Il conclut, sur cette base, que les Britanniques sont des cofondateurs plutôt que des envahisseurs. Il se réjouit, d'ailleurs, de constater que le Québec actuel semble tirer les mêmes conclusions, en invitant des groupes anglo-montréalais à participer à la Fête nationale, en accueillant McCartney sur les plaines d'Abraham et en ayant un rapport émancipé à la langue anglaise.

Une vision

Dans la vision de Létourneau, l'histoire du Québec n'a pas été marquée «d'événements à ce point désastreux qu'il n'ait été aucun avenir possible» pour lui, le Québec actuel «n'est au bord ni du désordre social ni de la tragédie politique», les Québécois sont attachés à leur histoire mais n'en font pas une maladie et la «conversation montréalaise» est devenue plurilingue sans que cela ne signifie un recul du français. En d'autres termes, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes et, pour que ça dure, il faudrait continuer de cultiver cette intention nationale plurivoque et ambiguë.

Brillamment exposée (quoique jargonneuse dans la deuxième partie de l'ouvrage), cette thèse n'en pèche pas moins par jovialisme. Létourneau admet que, après la Conquête, les Québécois, par la force du nombre, ont forcé les Britanniques, qui voulaient les assimiler, à la conciliation. Or, aujourd'hui, le Québec, dont le poids démographique et politique diminue dans le Canada, a perdu l'avantage dans ce rapport de force. De plus, il y a des limites à cultiver le paradoxe. Affirmer que la progression des langues autres que le français à Montréal n'entraîne pas la régression de ce dernier est une absurdité. Comment, ensuite, reconnaître que «c'est dans la nation et par elle que le jeune a la présomption de venir au monde et l'espoir d'accéder à l'universel», mais se satisfaire pour le Québec du statut de nation provinciale sans reconnaissance formelle, tout en admettant que le référendum de 1995 a été «perdu à l'arraché et par la fraude»? Le petit pain de la demi-existence suffirait aux conciliants que nous sommes?

Quoiqu'il s'en défende, le projet de société postnationaliste de Létourneau, agrémenté d'une invitation à faire des «lucides» de nous-mêmes sur le plan social, conforte une indifférence nationale délétère.

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Le Québec entre son passé et ses passages
Jocelyn Létourneau
Fides
Montréal, 2010, 256 pages

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