Incendies, Curling et la mesure d'un succès

Tout le monde sait, ou sinon devrait savoir que le succès d'un film ne se mesure pas à la hauteur de son box-office. Aussi important soit-il pour chiffrer l'impact d'un film, le box-office a ses limites, vite atteintes. Et cela, même si, dans ses replis, le rapport bihebdomadaire publié par Cinéac renferme quelques nuances, rarement mises de l'avant (nombre d'écrans, moyennes par écran, etc.) par ceux qui devraient apprendre à les interpréter: nous autres journalistes.

Cela dit, parce que ce n'est pas son mandat et que certains facteurs ne sont pas chiffrables, le rapport de box-office reste muet sur l'accessibilité d'une oeuvre sur les plans artistique et intellectuel (Piché entre ciel et terre et 2 fois une femme, même combat?). Il ne dit rien non plus de son rayonnement à l'étranger, de sa réception critique, de son espérance de vie dans les mémoires, de la place qu'il occupe dans la cinématographie d'un pays ou dans la filmographie de ses créateurs.

De plus, il permet à ceux qui s'en servent comme levier (les distributeurs au premier chef) de faire passer des préliminaires (l'achat d'un billet) pour un mariage devant Dieu, et de divulguer en chiffres absolus, autant dire en signaux de fumée sioux, ce qui devrait être communiqué clairement, comme en Europe: le nombre d'entrées.

Au Québec, comme dans le reste de l'Amérique du Nord, le spectateur vaut moins que le montant qu'il débourse pour l'achat d'un billet. Celui-ci a payé 10 $, celui-là, 9,50 $. Cet enfant, 7,99 $, et cet autre qui a vu Megamind en 3D, 12,99 $. Une fois tous ces montants compilés, combien de vrais spectateurs, en chair et en os, ont vu Fair Game? Des variables permettraient de faire une évaluation sophistiquée, mais ces résultats, s'ils circulent «à l'interne», ne sont jamais communiqués.

Beau cas d'analyse: Incendies. Le superbe film de Denis Villeneuve connaît un succès phénoménal dans les festivals, auprès de la critique, en salles aussi, où il occupe le 8e rang du box-office après neuf semaines d'exploitation. Un phénomène de longévité rare qui, en chiffres, se traduisait en date de lundi par 2,4 millions de dollars. Sa moyenne par écran (1900 $) demeure une des plus élevées au Québec.

Rencontré cette semaine, Villeneuve compile, comme ça, pour faire vite, un spectateur par tranche de 10 $. D'après ce calcul, le week-end dernier, 6700 Québécois sont sortis de chez eux pour aller voir son film: «C'est énorme! Ça m'étourdit quand j'y pense», dit celui qui regrette que le succès en salles d'Incendies n'ait pas provoqué, comme ça s'est vu dans le passé, un effet d'entraînement vers d'autres films québécois tels Route 132 ou À l'origine d'un cri.

«Le succès d'un film au box-office repose le plus souvent sur une grosse campagne publicitaire, bien orchestrée, avec force de frappe au premier week-end, soutient Villeneuve. Ce qui est incroyable, dans le cas d'Incendies, c'est à quel point son succès repose sur le bouche-à-oreille. Son box-office n'a pas été acheté par la publicité.»

Le cinéaste défend lui aussi la diffusion de résultats qui tiendraient compte du nombre d'entrées. «Ce n'est pas le rapport à l'argent qui m'intéresse. C'est le fait que le film soit vu par des gens, qu'il soit vivant. [...] Ça n'a aucun bon sens qu'on mesure cette fréquentation en dollars.»

Depuis le début des années 2000, l'industrie québécoise du cinéma, ainsi que les médias, sont devenus obsédés par le box-office. Ces chiffres sont diffusés partout, dans la plupart des journaux, sur la majorité des tribunes Web.

Pourquoi? Parce que les spectateurs surveillent le box-office afin de déterminer ce qu'ils iront voir, tel un berger guidant le troupeau. Le quantitatif devient le qualitatif.

«Pour la majorité des critiques, l'enjeu aura été de se demander si Curling est, ou non, mon film le plus accessible», me confiait cette semaine Denis Côté. Sorti dans sept salles vendredi dernier, Curling a récolté 11 500 $ au cours de son premier week-end. Une déception pour ceux qui, comme moi, souhaitaient que le public adopte le film. Or, bien qu'au 19e rang du box-office, sa moyenne par écran (1650 $) le place en tête des films occupant les positions 6 (Saw 3D) et 7 (R.E.D.) du même palmarès. Ainsi qu'en 4e position du rapport excluant toutes les productions américaines.

Échec, Curling? Récompensé des prix de la mise en scène et d'interprétation masculine à Locarno, il se sera au bout de sa carrière débobiné dans les projecteurs de 33 festivals internationaux, et aura trouvé preneur auprès de plusieurs télévisions, voie d'avenir pour le cinéma d'auteur (qui l'aurait cru il y a 20 ans?).

«Mon pari est gagné haut la main», estime Côté, même si la réalité amère du box-office comme mesure du succès l'atteint en plein coeur: «Les monsieur et madame Tout-le-Monde se sont fait gaver depuis 10 ans d'Aurore, de Piché, de Lance et compte. On leur a enlevé toute possibilité de réagir positivement à une proposition comme Curling. La cinéphilie a rétréci comme peau de chagrin au Québec. Curling en fait les frais, comme d'autres films. C'est normal d'obtenir de tels résultats.»

Le box-office est une chose étrange, de l'avis de Denis Villeneuve. «Autant je m'en détache parce que je sais que des films importants et novateurs ne rencontrent pas leur public, en même temps, pour le premier week-end, tu as envie que le monde y aille, que ça marche. Tu as tellement embarqué de monde dans ton bateau en leur promettant qu'il y aurait du monde pour le regarder passer, tu veux que ça fonctionne.»
3 commentaires
  • Roger Lapointe - Abonné 19 novembre 2010 06 h 09

    INCENDIES et CURLING

    INCENDIES peut être qualifié de très grand film quoique anti-arabe selon certains qui font mention antre autre, de la scène ou les passagers d'un autobus sont tirés comme des lapins.
    Pour ma part, CURLING m'a impressionné par la qualité de ses deux interprètes principaux mais je trouve ce film plutôt moyen, question de perception je présume.
    10 1/2 est le film à voir pour la prestation de son jeune acteur Naylor secondé par Legault, également pour la grande force du scénario.

  • Institut De La Statistique Du Québec, Observatoire de la culture et des communications - Abonné 19 novembre 2010 14 h 08

    L'assistance aux films

    Je suis déçu de devoir corriger vos propos puisque l'assistance de tous les films diffusés au Québec, depuis 1985, est disponible dans la Banque de données Léo-Ernest-Ouimet à l'adresse suivante:
    http://diffusion.stat.gouv.qc.ca/pls/hni/hni
    accessible à tous, sur le site de l'Observatoire de la culture et des communications de l'Institut de la statistique du Québec.

    Par exemple, Un 32 août sur terre a fait 36 537 entrées et Polytechnique 202 672 entrées. À la fin octobre Incendies avait été vu par 197 732 spectateurs.

    Cordialement

  • Jean-Pierre Proulx - Abonné 19 novembre 2010 20 h 38

    Quand le cinéma oublie le sens

    Cher Monsieur,,

    Mercredi soir des amis et moi planifions une sortie au cinéma. On fait le décompte de ce que chacun a déjà vu. De mon côté, je suis allé faire un tour sur Médiafilm pour constater que Curling fait l'objet d'une critique élogieuse et qu'on lui a donné la cote 3. Allons-y! C'est prometteur

    Je ne suis pas un cinéphile très averti. J'ai été formé au cinéma dans les cinéclubs des collèges des années 60. J'ai appris néanmoins à distinguer les meilleurs films des bons, et les bons des mauvais.

    Au bout d'une demi-heure de visionnement de Curling, j'ai constaté que nous nous étions fait grossièrement avoir par la critique de Médiafilm. Les soupirs de ma voisine de gauche ne faisaient que me confirmer dans mon malaise. Quand nous sommes sortis à la fin, nous étions tous en maudit, pour ne pas dire plus!

    Avant toute chose, mon attente première à l'égard d'un film est qu'il suscite de l'intérêt chez le spectateur que je suis, i.e. “qu'il retienne l'attention, qu'il captive l'esprit" (Petit Robert). Or Curling est tout le contraire: il est suprêmement ennuyant!. Et l'intérêt vient généralement de l'originalité du sens qui est proposé au spectateur. Mais ce film, justement, n'a pas de sens. C'est le propre de la musique "cling clang", du théâtre "cling clang" et, parfois, hélas, du cinéma "cling clang" de ne pas avoir de sens! La qualité du jeu des acteurs ne saurait remplacer l'impératif essentiel d'une proposition de sens.

    Et je n'aime pas des critiques chevronnés fassent semblant de ne pas s'en apercevoir et de berner leurs lecteurs..

    Au surplus, et c'est inexcusable, la qualité de l'image de ce film sur grand écran est en dessous de tout standard. Et de voir apparaître en outre, à deux ou trois reprises, un micro en haut de l'écran m'a décontenancé.

    Voilà, pourquoi, cher Monsieur, ce film ne fera pas long feu à l'écran. Il n'aura réussi qu'à charmer quelques spectateurs snobs!

    C'est dit!