Le grilleur de cacahuètes

Au grilleur de cacahuètes, on ne demande pas de fouiller dans ses poches. Selon un ami africain, c'est un proverbe du cru, et ce petit bout de sagesse folklorique pourrait aussi bien s'appliquer à nos électeurs qui ont l'habitude du scandale. L'abus du pouvoir ferait partie de l'exercice du pouvoir. Cynisme? Realpolitik? Sommes-nous vraiment surpris en tant que corps politique par les dernières révélations, et par leurs réfutations presque automatiques? Et si nous ne sommes plus scandalisés par le scandale, qu'est-ce que ça dit sur notre société? Qui entre nous oserait fouiller dans les poches du grilleur de cacahuètes?

«Choqué, mais aucunement surpris.» Voilà comment Robert Bordeleau, du Parti au service du citoyen, défait par Gilles Vaillancourt aux dernières élections à Laval, a décrit son état d'âme. Un corps, physique ou politique, qui reçoit des coups répétés finit par s'y habituer. C'est peut-être le plus grand mal de ces politiciens qui trompent le public: celui de le rendre insensible. «Cosi fan tutti», comme on dit à l'opéra — tous le font. Il n'y a donc pas de politique propre?

Qu'on soit clair dans cette histoire: malgré les apparences du moment, avec les déboires du gouvernement de Jean Charest, aucun parti politique n'a le monopole de la corruption. D'ailleurs, dans des municipalités où la corruption est censée régner, on ne peut parler de parti politique proprement dit.

Mettez-vous dans la tête d'un personnage politique comme Vincent Auclair (Parti libéral) ou bien Serge Ménard (Parti québécois) qui se serait vu offrir une enveloppe (brune ou blanche, bien dodue ou svelte, le principe est le même). Bien sûr, vous refusez, et puis après? Vous repartez, vous faites votre chemin, avec une petite tache sur la conscience que n'efface pas le silence. Au cinéma, ça s'appelle «l'omertà», ce silence.

Aujourd'hui, à la suite des déclarations de ces deux messieurs, nombreuses sont les voix qui s'élèvent, tant des hommes et des femmes politiques que des citoyens, pour reprocher à Ménard et Auclair de ne pas être allés à la police pour rapporter les tentatives de corruption. Pas si facile. Il aurait fallu que Serge Ménard et Vincent Auclair acceptent l'enveloppe, courent au poste de police avec l'argent à la main, et ensuite, ç'aurait été la parole de l'un contre celle de l'autre — ce qui est tout à fait le cas à la suite du démenti de Gilles Vaillancourt. Le genre de débat qui éclabousse les deux côtés.

De toute manière, il est toujours plus facile de se confesser longtemps après la faute — commise ou refusée —, comme dans le cas de Serge Ménard qui a attendu dix-sept ans après le «jour de l'enveloppe», soit longtemps après le délai de prescription qui rend toute poursuite criminelle impossible. Et Vincent Auclair pourrait remercier Serge Ménard de lui avoir ouvert la porte du confessionnal — après le délai de prescription, lui aussi.

Mais dans la vie, politique ou personnelle, les actes de pureté de conscience sont plutôt rares. Quand on a questionné Pauline Marois sur l'attente de Serge Ménard, elle a dû reconnaître que même ses alliés connaissent des faiblesses et des hésitations humaines.

Et les noms s'accumulent...


Si vous avez Internet, vous êtes habitué à recevoir des pétitions à «signer», et cela, par vagues successives. Pour la liberté des femmes afghanes, pour la liberté des pratiquants du Falun Gong en Chine, pour la liberté de... Vous voyez le genre. Signer une pétition papier exige peu de courage politique, au moins dans notre société, et signer en ligne en exige encore moins. Justement, les pétitions qui circulent dans le cyberespace sollicitent souvent un appui pour des causes du style «personne n'est contre la vertu». Ici, en Occident, qui pourrait être contre la liberté des femmes afghanes?

Et bien sûr, comme toute information qui circule sur le Net, une pétition est sujette à questionnement. Adresse électronique bidon, noms inventés, c'est possible lorsqu'il s'agit d'une pétition électronique. Il y a quelque chose de fugace dans tout cela. Et faire de la politique par le Net, ce n'est pas s'impliquer pleinement, physiquement. Les grandes manifestations que nous avons vues à Montréal (contre la participation du Canada à la guerre en Irak) et à Québec (lors du Sommet des Amériques) ont exigé l'implication physique de centaines de milliers de personnes. Ça, c'est faire de la politique. Cliquer sur un icône sur un écran, chez soi, c'est du jeu.

La pétition ne devient intéressante que dans la mesure où, selon les règlements de l'Assemblée nationale, le gouvernement est obligé d'y répondre. Si une réponse satisfaisante ne vient pas, ce qui est probable, que vont faire ceux et celles qui ont cliqué sur l'icône? Rester assis sur leurs fesses ou se lever pour faire de la vraie politique?

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3 commentaires
  • Denis Miron - Inscrit 17 novembre 2010 09 h 12

    Qui ne dit mot est consentant au mépris que le pouvoir lui inflige

    Advenant une pétition qui dépasserait le nombre de personne( 1sur 4. quelques) ayant votée pour les libéraux de J.Charest qui fait de ce gouvernement , un gouvernement illusoirement majoritaire qu’advient-il de la légitimité de ce Parrain Ministre du Québec.
    Il est vrai que l’engagement est beaucoup plus sérieux si toutes ces signatures sont prêtes à s’impliquer jusqu’à descendre dans la rue par contre qu’advient-il si les masse médias s’appliquent à réduire ou à passer sous silence le nombre de personnes qui décide de s’engager jusqu’à descendre dans la rue. Nous avons l ’exemple très éloquent de la marche des femmes à Rimouski. Elles étaient 10,000 parait-il . Gesca et Québecor ont passé cet évènement sous silence alors que 450 personnes réunies dans un amphithéatre quelconque par le Réseau Liberté(piégée) Québec font la une avec éloge de ces mêmes journaux. Vous avez tout de même raison de dire que la pétition ne suffit pas. La rue, est l’ultime engagement, et, si la pétition nous amenait descendre dans la rue, les journaux pourraient difficilement se soustraire à leur responsabilité sans qu’on soit témoins de leur complicité avec ce pouvoir synonyme d’abus dans les faits.

  • Gilbert Talbot - Abonné 17 novembre 2010 11 h 38

    Signer la pétition, c'est un premier pas.

    Mieux vaut signer une pétition, que de ne rien faire. Le Québec ne faisait plus rien, ankylosé par la dope médiatique. Or l'Assemblée nationale s'est introduite dans la dose quotidienne, par un médecin en plus de ça. Ça agit comme une piqure, comme de l'adrénaline pure qui éveille les consciences au bord de la schizophrénie collective. Les journalistes en ajoutent, vont voir le client et lui demande directement :« t'a-t-il offert une enveloppe brune, le monsieur aux lunettes croches ?» «Non, elle était blanche .» C'est au tour de la mémoire à se rappeler. Elle aussi était engourdie. Elle ne se souvenait plus d'où cé qu'on vient coudon ? Et là monsieur le journaliste d'un jour, vous exigez que le corps physique suive, qu'il descende dans la rue, qu'il brandisse les pancartes, pour appuyer la pétition virtuelle ? Faut pas vous prendre pour une icône tout de même, vous n'êtes pas encore un Maurice Richard. Le peuple est descendu dans la rue quand ça en valait la peine : contre la guerre, contre la mondialisation des marchés. Charest vaut-il un coup de matraque ? je ne crois pas. Charest est déjà mort, mais il ne le sait pas encore. Et le Québec descendra dans la rue, quand viendra le temps de célébrer son indépendance. Là ça vaudra bien une p'tite danse dans les rues de St-Dilon. Ça en dis long n'est-ce pas ?

  • Fabienne Desbiens - Abonnée 17 novembre 2010 16 h 08

    La vertu.

    Bonjour! Difficile d'être contre vos propos M.Homel, concernant l'implication. Mais pour l'espoir que s'effacent un jour l'arrogance et le mépris de ce visage si honni, moi je trouve que ça vaut la peine de signer.
    En passant, je ne compte plus les fois où je suis descendue dans la rue...