Théâtre - Les estis d'intellectuels

Parmi les différentes attitudes qui s'offrent à nous une fois que nous avons réussi à franchir les portes d'une librairie, la plus courante consiste à rester ébahis devant la quantité astronomique de livres que nous n'avons pas encore lus. Une vie ne suffirait pas à la tâche — et encore moins la nôtre, que nous trouvons, pour la plupart, et peu importe l'âge, déjà très avancée. On se dit: «Tout ce que je n'ai pas encore lu.»

Il existe aussi une autre attitude, tout aussi courante, c'est celle du collectionneur. Celui-là sévit secrètement, sans que l'on puisse le repérer, dans tous les supermarchés de livres (Renaud-Bray, Provigo, Carrefour, Ikéa et Archambault). Il a chez lui, ce collectionneur, bien rangés par ordre alphabétique, tous les auteurs qu'il faut avoir: Apollinaire et tous les A, Baudelaire et tous les B, Camus et tous les C, Duras et tous les D, Echenoz et tous les E...

Celui-là, le collectionneur, en est (si l'on veut une lecture psychanalytique du phénomène) encore au stade anal. Il garde sa crotte. Elle est à lui. C'est sa crotte! Il la collectionne, il l'astique, l'époussette, et la range sur les étagères de sa bibliothèque. Lire importe peu du moment que toutes les cases sont remplies, du moment qu'il a chez lui, alignés, dans son foyer, les auteurs que Pivot lui a dit qu'il fallait avoir parce que ce sont les 1001 auteurs qu'il faut avoir chez soi. C'est un super obéissant. C'est d'ailleurs lui qui a inventé cette expression qui se retrouve dans tous les sites de ventes de livres: «Ceux qui ont acheté ce livre ont aussi acheté... » — comme si on leur avait demandé quelque chose à ces connards, comme si, parce que les autres ont aussi acheté ces autres livres, c'était un argument suffisant pour les acheter à notre tour.

Il existe une autre façon de rentrer dans une librairie, qui comporte, cependant, quelques risques de dérapages et exige un minimum de préparation: il faut d'abord repérer un libraire. Un libraire oeuvre dans une librairie. Il ne travaille pas dans un magasin. Mais ce n'est pas là son trait le plus caractéristique. Non. C'est un zigoto. C'est-à-dire que c'est un individu de mauvaise foi qui peut, à la limite, refuser de vous vendre un livre parce qu'il a le sentiment que vous vous le procurez pour les mauvaises raisons et qui sera capable de vous faire sortir de sa librairie avec l'oeuvre complète de Blaise Cendras entre les mains quand vous étiez venu acheter innocemment, et pour la vingtième fois, Le Très-Bas de Christian Bobin pour l'offrir encore à un de vos amis. Donc, après avoir repéré le libraire, vous devez à présent vous trouver un couteau, un poignard ou, encore mieux, un revolver.

Quand ces deux paramètres sont remplis, vous entrez dans la librairie et, ni un ni deux, vous vous avancez vers le libraire, vous le pognez par le collet, vous le plaquez contre un mur, vous lui flanquez votre gun sur la tempe, vous crinquez le chien et vous lui dites, en lui faisant comprendre que ce n'est pas une blague et qu'en aucun cas vous n'hésiterez à tirer: «Il est où, le criss de livre, le seul, l'unique, qui va agir sur moi comme l'eau bouillante agit sur l'esti de poche de thé pour en révéler toutes les saveurs? Il est où le livre qui va m'ébouillanter et libérer de moi les parfums que je ne parviens pas à libérer par moi-même? Il est où? Réponds ou bedon je grille ta cervelle de libraire! Puis parle-moi pas du livre que tout le monde a lu ni du livre que tout le monde dit qu'il faut avoir lu, parle-moi surtout pas du livre qui a gagné l'esti de combat du livre à la radio parce que là c'est le chargeur au complet que je vas te vider, parle-moi pas des palmarès, parle-moi pas de ton salon du livre, parle-moi pas des prix, parle-moi pas des chroniqueurs, parle-moi pas de personne, parle-moi de toi, puis parle-moi à moi!» Bon. À partir de là, et dépendamment de la réaction et de la réponse du libraire, il vous appartiendra d'appliquer votre libre arbitre.

Échapper à la dictature du bruit. La dictature du «tout avoir lu» creuse nos tombes, achat après achat. Lire ne signifie pas: lire tout. Il est possible de ne lire, toute sa vie durant, qu'un seul livre. Mais alors on le lit!

Sophocle n'a jamais lu Shakespeare.

Montaigne n'a pas ouvert une seule fois La Métamorphose de Kafka.

Proust ne connaît pas Cormac McCarthy.

Ce n'est pas une simple question de chronologie. La seule façon d'échapper à l'obéissance c'est la désobéissance et, parfois, mourir avant l'écriture du prochain best-seller reste le meilleur moyen pour ne pas avoir à le subir.

Échapper à la culture! La culture est accumulation de livres, or la littérature est un livre. Un seul. Toujours. Jamais deux. Même quand on en lit deux, il faut bien poser l'un pour ouvrir l'autre. La culture est le poison de tout geste d'expression. Écrire pour appartenir à sa culture c'est obéir à ce qu'il y a de plus détestable dans cette culture. La culture est le mot qui permet de ne pas dire le mot «art». La culture n'est pas la fierté d'aucun peuple. La fierté d'un peuple c'est son courage à ne jamais obéir à ce qui, chez lui, et malgré lui, veut s'instaurer comme culture: langage au lieu de langue, tradition au lieu d'altérité, passé au lieu de mythe.

L'histoire du boa

Mais c'est ici une chronique de théâtre. Je referme la parenthèse. Théâtre donc. En 8000 signes. Et bien! Comme d'hab: subordonnés aux abonnements, assujettis aux demandes de subventions qui sont la forme contemporaine de la torture découverte par les États démocratiques envers leurs dissidents qui n'ont de dissident que le désir: «Quel est ton projet? Avec qui? Pourquoi? Pour qui? Quelle conception as-tu du théâtre? Quelle sera ta mise en scène, connard? Devant quel public, enfoiré, quel est ton budget, gros cave? Envoye! Shoot! Réponds sacrament puis vite à part de d'ça parce que j'en ai 400 comme toi qui veulent se faire torturer, pis t'as intérêt à bien répondre sinon ta subvention tu vas l'avoir dans le cul!»

Les «artistes», transformés en préposés à l'industrie culturelle, font rayonner ladite culture aux quatre coins du monde... le coin étant précisément l'unique place où il leur est permis de rayonner. Cadenassé par les ententes syndicales signées entre chaque corps de métiers, le théâtre au Québec est passé, en 20 ans, de l'art de créer avec peu à celui d'administrer avec encore moins. C'est l'histoire du boa qui s'est pris pour sa propre branche et, troquant sa flexibilité contre la rigidité, n'a plus été en mesure de dessiner les courbes infinies que sa morphologie particulière lui permettait de dessiner auparavant.

Que faire?

Cesser de faire de l'économie, se remettre à faire de la politique. Faire des spectacles qui énervent! En d'autres termes? Donner les théâtres aux récalcitrants, aux criss d'intellectuels. Au Québec, ils sont légion : Olivier Choinière, Christian Lapointe, Denis Marleau, Évelyne de la Chenelière, Marie Brassard, Gabriel Arcand... Ils ne vous le diront pas, ils diront même: «Moi? JAMAIS!!» Mais ce sont des estis d'intellectuels! Ils se promènent avec un couteau dans la poche ou un gone! Ils ont tous un libraire traumatisé à leur actif! Ils ne collectionnent pas! Ce sont des macaques et ils sont l'avenir du théâtre. Pour 100 ans. C'est eux. Ils sont sublimes!

En vrac
  • «Il faut subir le poids de ces temps d'affliction, dire ce que nous sentons, et non tout ce qu'il y aurait à dire. Le plus vieux est celui qui a le plus souffert. Nous qui sommes jeunes, nous ne verrons jamais ni tant de maux, ni tant de jours.» (Dernière phrase du Roi Lear de Shakespeare.)
  • «Il ramènera le coeur des pères vers leurs fils et le coeur des fils vers leurs pères, de peur que je ne vienne frapper le pays d'anathèmes.» (Dernière phrase de l'Ancien Testament).
  • «Si l'on savait, si l'on savait!» (Dernière phrase des Trois soeurs d'Anton Tchekhov.)

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35 commentaires
  • Jean-Pierre Audet - Abonné 17 novembre 2010 03 h 55

    Bel engagement

    Votre écriture est dense et engagée. Vous respirez la créativité et le goût d'inventer des choses nouvelles. Ne lâchez pas, nous sommes avec vous.

  • Nasboum - Abonné 17 novembre 2010 06 h 19

    collectionneur

    Beau texte. Entre le collectionneur maladif et le cowboy armé, je crois que vous oubliez un autre genre de lecteur: celui qui entre par envie ou besoin chez son libraire préféré, fait une razzia sur les tables basses, rentre chez lui en se demandant pourquoi tous ces livres, en lit un sur trois entre le travail et les enfants, sachant que dans quelques mois, de toutes façons, il succombera encore à ce moment de faiblesse. On est à peu près tous comme ça.

  • Socrate - Inscrit 17 novembre 2010 06 h 54

    Shakespeare

    The whole world is a stage. Shakespeare.

  • Artur - Inscrit 17 novembre 2010 07 h 43

    Ouais, quand est-ce que le Québec va se libérer du concept de culture française?

    Wajdi l'a dit: pour se libérer, le Québec doit se défaire complètement de ses attaches avec le concept de culture que la France a si longtemps célébré, par exemple, concept qui est propre a tout nationalisme. Ce qu'il faut défendre, ce n'est pas la culture, le passé, l'histoire, mais la liberté — seulement. La loi 101 ne fait aucune mention du mot culture: langue comme un seul droit.

  • michel lebel - Inscrit 17 novembre 2010 07 h 57

    Pas fort!

    Pas mal confus et tordu comme texte. Ça fait pas mal intello qui se gratte sur son mal, qui fait enfant gâté, un peu provocateur. Bref, pas fort!