Perspectives - Un autre long ruban de béton de trop

Richard Bergeron, le chef du parti Projet Montréal, n’a pas tort lorsqu’il décrit l’actuel échangeur Turcot comme «une structure urbaine d’une autre époque».<br />
Photo: Olivier Zuida - Le Devoir Richard Bergeron, le chef du parti Projet Montréal, n’a pas tort lorsqu’il décrit l’actuel échangeur Turcot comme «une structure urbaine d’une autre époque».

Au Québec, un viaduc peut vous tomber inopinément sur la caboche. C'est arrivé! D'ailleurs, on s'y préparait depuis longtemps. Dans ma jeunesse, chaque fois qu'une voiture s'approchait d'un pont qui enjambait une route, on s'empressait de demander aux enfants de baisser la tête et de ne la relever qu'une fois la zone dangereuse franchie.

Personnellement, j'ai été victime d'un rond-point contrarié, un peu comme ces centaines d'habitants de l'îlot d'habitation qui seront vraisemblablement expropriés pour faire place au nouvel échangeur Turcot. À la fin des années cinquante, nous fréquentions la plus imposante des stations caféiques de la bohème, L'Échouerie, à quelques pas de l'intersection des Pins et du Parc. La salle principale était immense, avec une mezzanine où l'on exposait des toiles, et à l'arrière, une sorte de verrière, où l'on pouvait manger dans une atmosphère plus intime. L'après-midi, avec ses joueurs d'échecs, ses liseurs, ses scribouilleurs et ses dessinateurs, L'Échouerie était un endroit essentiel pour apprendre à perdre son temps.

Puis, sans tambour ni trompette, l'édifice fut rasé pour faire place à une excroissance cimentée, une verrue urbaine, pour le plus grand malheur des piétons et des cyclistes. Après quelques années, le ciment de l'échangeur des Pins et du Parc donnait déjà l'impression d'avoir été coulé cent ans plus tôt. L'intersection devint un non-lieu qui ne poussait pas au suicide, mais à la mélancolie.

Puis, il y a quelques années, la verrue disparut et l'intersection devint un carrefour convivial qui a redonné toute sa noblesse à l'avenue du Parc et à l'avenue des Pins, son envol vers la montagne, comme une phrase délestée de ses adjectifs juxtaposés et multiplicateurs. La circulation s'en portant mieux, on a pu se demander quel intoxiqué du ciment avait eu l'idée de faire compliqué quand on pouvait faire simple.

Un futur dépassé

Richard Bergeron, le chef du parti Projet Montréal, n'a pas tort lorsqu'il décrit l'actuel échangeur Turcot comme «une structure urbaine d'une autre époque». La réalité est pire encore! C'est un échangeur du futur du passé. Un futur qui n'a plus rien de radieux. Un futur dépassé donc sans avenir. Pourquoi s'obstiner à faire revivre un ouvrage d'anticipation qui deviendra doublement obsolète dès son inauguration? Le monde imaginé et publicisé par la compagnie General Motors s'est évanoui avec la faillite et la déconfiture de sa génitrice. Ce qui était bon pour GM ne l'est plus pour l'Amérique!

Il y a quelques mois, lors d'un colloque sur les autoroutes urbaines tenu à Montréal, John Norquist, ancien maire de Milwaukee et président du Congress of New Urbanism, déclarait devant les quelque 250 participants présents que la meilleure solution pour l'échangeur Turcot serait de le remplacer «par un réseau d'artères en surface, doté d'un rond-point, comme à Paris». Et d'ajouter que la nouvelle tendance en Amérique du Nord est d'envoyer les autoroutes à la casse comme les vieilles voitures.

Doit-on s'étonner que les nouveaux plans de réfection de l'échangeur émanent de Québec? Il est bon de savoir que la Vieille Capitale manifeste un goût immodéré pour le béton. C'est la ville où l'on compte le plus de kilomètres d'autoroute par habitant en Amérique du Nord. Je tiens l'information de l'ex-maire Jean-Paul L'Allier. On avait prévu qu'en 2000, Quebec City compterait un million d'habitants. Depuis, en dehors des heures de pointe, les autoroutes qui ceinturent la ville invitent les baladeurs solitaires à musarder au volant.

Rien de tel dans le labyrinthe Turcot. Si on le redressait à la verticale, ce serait sans doute le manège le plus épeurant de tous les temps, avec sa pléthore de culs-de-sac et de sorties qui étamperaient ses usagers dans le mur ou les éjecteraient dans le décor. C'est une impression qu'on peut ressentir lorsqu'on l'emprunte, tard la nuit, par un soir de pluie sans lune.

Mais passons aux mesures positives! Tous les concepteurs du village de troglodytes, attaché à la falaise qui longera le nouvel échangeur, seront invités à donner la conférence de presse justifiant la convivialité présumée de leur projet au parc Viger, où le tintamarre assourdissant de la circulation n'a d'égal que la morosité taciturne du ciment.
6 commentaires
  • Nicolas Thibodeau - Inscrit 17 novembre 2010 12 h 07

    C'est qui le MTQ?

    Il serait temps d'IDENTIFIER les ingénieurs/concepteurs derrière la patente Turcot du MTQ. Trop souvent, je touve qu'on dénomme un projet par un acronyme sans genre sans nombre. IL est temps de de NOMMER les PERSONNES derrière l'échangeur. C'est difficile d'apostropher le MTQ, mais si je croisais M. ou Mme Turcot on pourrait mieux dialoguer. C'est QUI M./Mme Turcot?

  • NGS - Inscrit 17 novembre 2010 12 h 20

    Et nos député(e)s là-dedans, y-compris Québec Solidaire?

    Personne n'a parlé de quelque intervention ou prise de position que ce soit de la part de Québec Solidaire ou de son député montréalais sur Turcot. Pourtant la balle est dans la cour des garnements à Québec depuis un an. Étrange, très étrange...inquiétant même! Omertà dans l'Assemblée dite Nationale?

  • Ouzilleau - Inscrit 17 novembre 2010 17 h 41

    Plus d'échangeur Turcot???

    Pas sûr de comprendre ce que vous proposer... Les chiffres montrent une augmentation du nombres d'automobiles. J'penses qu'il serait plus juste de mettre l'effort au développement de la voiture verte plutôt que de barrer les routes aux voitures poluantes. Si la voiture à gaz disparrait, elle sera remplacée par un véhicule de format sensiblement similaire. C'est déjà assez pénible de rentrer à Montréal, j'imagine difficilement le chaos si on élimine un des accès principaux. Le transport en commun, c'est bien et je crois qu'il faut fortement l'encourager, mais pas l'imposer.

  • Jean-Yves Bégin - Inscrit 17 novembre 2010 19 h 40

    SALUT JEAN-CLAUDE!


    Bon bof bouif, j'en suis, ben sûr je sais qu'en temps de paix tout peut s'expliquer par le lobby du béton tout comme en temps de guerre tout peut s'expliquer par le complexe militaro-industriel, etc., mais moi, tant qu'on me permettra de traverser Montréal et ouste dans un laps de temps décent pour sauter de mes buttes des Laurentides aux montagnes de Sutton quitte à arrêter en passant chez ma fille à Verdun... ceci sans avoir à mettre mon auto sous mon bras pour traverser la ville en métro ou mon auto sur mon dos pour traverser la ville en vélo... merci, chers édiles! Salut Jean-Claude, comment vas?! Heureux de te saluer, vieille branche! jybegin@hotmail.com.

  • Gabriel Meunier - Inscrit 18 novembre 2010 18 h 59

    Des réponses en bloc...

    @ NGS: Québec Solidaire est officiellement contre la formule Turcot actuelle et l'a dit bien fort ! Ça ne change rien au fait que mr Kadhir est seul de son parti et l'A.N., et qu'une fois qu'il l'a dit, il ne peut guère plus...

    @ Ouzilleau: Les échangeurs et les autoroutes urbaines tuent des quartiers et gangrènent les villes qu'ils traversent... Si les gens veulent venir à Montréal, ils ne devraient pas souhaiter étouffer la ville qu'ils prétendent vouloir visiter...

    Et finalement, monsieur Bégin, vous m'êtes définitivement le moins sympathique. N'ayant pas, comme d'ailleurs la plupart de mes concitoyens, les moyens d'aller skier à Sutton sur une base régulière, ni le loisir de m'établir dans les Laurentides, et ne contribuant pas, comme vous, de façon massive à la pollution humaine en prenant le luxe d'habiter dans un lieu isolé, ni de me mettre bien à l'abri de l'utilisation des transports en commun en prétextant que là où j'habite, ils ne sont pas disponibles, je ne vois pas pourquoi moi, membre d'une communauté (celle de Montréal) qui écrase totalement la vôtre d'un point de vue démographique, je devrais me plier à vos désirs pour des aménagements qui, somme toute, se feront non pas sur le territoire que vous habitez, mais sur celui que moi, j'habite.

    Allez skier dans vos montagne des Laurentides, plutôt que de venir polluer l'air que je respire pour vous payer le luxe d'une différente campagne bucolique.