Harper, les écrivains et le monde

Stephen Harper et ses acolytes sont très présents sur la scène internationale depuis quelques semaines: G20, APEC, Nations unies, Francophonie, et dans quelques jours, ce sommet de l'OTAN. Or, les conservateurs ne croient pas trop à l'idée même de communauté internationale, ni non plus n'accordent de valeur à nos obligations à son égard. Leurs idées pour le moins arrêtées en matière de politique étrangère en témoignent.

Dans l'univers dualiste de Stephen Harper, de Jason Kenney, Peter MacKay et Lawrence Cannon, où s'affrontent le bien et le mal, la complexité des enjeux internationaux s'efface pour laisser place aux seules luttes d'intérêts. Stephen Harper ne semble pas avoir suivi le conseil de Yann Martel. Lire les écrivains et intellectuels l'aurait obligé à nuancer ses prises de position ou ses choix politiques à l'étranger. Il préfère sa vision du monde à la leur.

Le dossier chaud de l'heure est celui de l'Afghanistan. Après s'être montré ferme au sujet du retrait des troupes canadiennes pour 2011, notre gouvernement fait volte-face et annonce un prolongement de la présence militaire canadienne en Afghanistan, soi-disant en raison de la pression des gouvernements alliés membres de l'OTAN. Tout cela, dit-on, pour former les soldats afghans en vue de lutter contre le terrorisme et d'assurer la sécurité du pays.

Harper ne mentionne pas si cette formation inclura des leçons de base sur les conventions internationales relatives au traitement des prisonniers. Difficile de prétendre à la formation des militaires quand on s'est soi-même longtemps refusé à rendre des comptes au sujet du transfert de prisonniers dont on savait qu'ils risquaient d'être torturés. Pour faire comprendre au gouvernement ce que signifie vraiment la torture, sous toutes ses formes, il faudrait lui faire lire le travail du politologue irano-américain Darius Rejali.

Au dernier sommet du G20, en Corée du Sud, Harper annonce de nouveaux accords de libre-échange avec l'Inde, histoire de ne pas laisser Obama accaparer seul ce vaste marché. Ce n'est pas Stephen Harper qui rappellera au premier ministre indien, Manmohan Singh, les cris d'alarme lancés par l'écrivaine et militante Arundhati Roy au sujet de la situation tragique du Cachemire.

Il y a aussi, depuis une semaine, cette rumeur de la fermeture de plusieurs ambassades canadiennes en Afrique. Si Harper et Cannon avaient connu les oeuvres de Mongo Beti et celles de Mahmoud Messadi, leur serait-il aussi facile de fermer le Haut Commissariat du Cameroun ou encore l'ambassade de Tunisie? La littérature ne les empêcherait pas d'agir. Mais elle pourrait les inciter à plus de prudence. Elle permet de mieux comprendre la nature des liens culturels et linguistiques entre les peuples, et de là, de voir toute l'importance, entre autres, des relations universitaires du Canada avec les pays d'Afrique.

***

Les conservateurs n'hésitent toutefois pas à s'engager lorsque cela correspond à leurs principes. En réaffirmant son soutien inconditionnel à Israël, au moment même où celui-ci poursuit la construction de nouveaux logements en Cisjordanie, il fait d'une pierre deux coups, tout en demeurant fidèle à la ligne de conduite qu'il a toujours tenue jusqu'ici.

D'une part, il répond aux critiques à la suite de l'échec de la candidature du Canada au Conseil de sécurité de l'ONU. Lors de son allocution de la semaine dernière à la conférence d'Ottawa sur la lutte contre l'antisémitisme, le premier ministre a dit avoir «payé le prix» de son soutien à Israël. De situation embarrassante au départ, le gouvernement y voit maintenant un sujet de fierté: un combat contre l'antisémitisme a un prix, et le Canada est heureux de le payer.

D'autre part, ce que certains interprétèrent comme un revers de fortune pour notre gouvernement fut en fait l'occasion pour le premier ministre d'affirmer une fois encore son scepticisme à l'égard de tout ce qui pourrait ressembler à des principes de justice internationale ou de dialogue entre les nations. Seul compte à ses yeux le combat des «nations civilisées» contre ses ennemis.

Dans son allocution d'Ottawa, Harper affirme qu'Israël fait «l'objet d'une condamnation constante et ouverte» et qu'«il est de notre devoir à nous tous de nous élever contre la diabolisation» de ce pays. Reste à voir si toute position critique à l'égard d'Israël doit être perçue comme de l'antisémitisme. Les politiques agressives de Nétanyahou sont-elles vraiment favorables à l'épanouissement d'Israël? Ce n'est certainement pas la compréhension des choses que se font des intellectuels israéliens comme Gideon Levy ou encore palestiniens, comme Sari Nusseibeh. On se plaît à rêver d'un monde où les Harper, MacKay et autres Lawrence Cannon liraient les poèmes de Mahmoud Darwich en même temps que les romans de David Grossman. Peut-être analyseraient-ils alors le conflit israélo-palestinien sans tomber dans le manichéisme réducteur dont ils se targuent?

La culture des livres et du savoir est plus qu'un simple divertissement, qu'on salue à l'occasion en tenue de gala, coupe de champagne à la main. Des idées et des valeurs, les conservateurs n'en manquent pas. Ce qui leur manque, c'est d'être confrontés à celles des autres.

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5 commentaires
  • Jean canonne - Inscrit 17 novembre 2010 05 h 45

    Harper, les écrivains ...

    M. Harper a raison. Je ne vois pas comment on peut hésiter de réserver un appui total à Israel démocrate - quoique sa politique des mariages m'indispose-.Le proarabia de M. Nadeau oublie-t-il qu'aucun état arabe n'est une démocratie? Ce mot, y est inconnu , et en arabe remplacé par justice. La vie s'y écoule sous le totalitarisme d'une religion qui place la femme dans une position d'infirme par rapport au mari qui la répudie ad nutum; pour ne rien dire des successions où le mâles reçoivent une part deouble de celle desfemmes.
    Avez vous déjà observé, dans nos rue, le mâle marchant devant et, à 3 pas derrière,l'épouse traînant la marmaille.

  • Jacques Morissette - Inscrit 17 novembre 2010 06 h 17

    Harper fait une croisade.

    D'autre part, pas besoin d'être intellectuel pour comprendre ce qui se passe en Israël. Il y a des israéliens qui ne veulent même pas être soldat pour défendre la cause agressive d'Israël contre les palestiniens. Au fond, il y a peut-être quelque chose de commun entre Harper et les politiques agressives en Israël, c,est leur manque de nuance quand ils considèrent les autres.

  • Gabriel RACLE - Inscrit 17 novembre 2010 08 h 24

    Inculture et incompétence

    Ce que l’intéressant article de Christian Nadeau met bien en évidence, c’est le manque de culture de S. Harper, qui préfère s’en tenir à ses idées simplistes bien arrêtées, comme Nadeau en donne de nombreux exemples. J’ai déjà cité au sujet de Harper la réflexion de W. Churchill sur ceux qui ne veulent pas changer d’idées. Et il n’y a pas de raisons pour que cela change.
    Et une fois de plus, on peut faire la comparaison avec G.W. Bush, qui lui non plus, étalait son inculture à l’envie. Harper n’était que trop heureux de l’imiter. Comme le faisait remarquer le gén.ral de Gaulle : «La politique, quand elle est un art et un service, non point une exploitation, c’est une action pour un idéal à travers des réalités.». Pour être un art et un service, la politique suppose la culture. Non que les grands hommes politiques doivent connaître Kant, Hegel ou Heidegger pour s’inspirer de leurs théories, mais ils doivent posséder une culture de fond qui les tient au contact de la réalité, des réalités disait de Gaulle.
    Nous en sommes loin avec Harper qui préfère, comme son mentor Bush, diviser le monde en deux catégories et voir d’un côté le bien et de l’autre le mal, en se basant sur quels critères? Ce retour à la doctrine de Manès, selon laquelle il y a deux principes premiers, le Bien et le Mal, cette conception dualiste et simplificatrice a quelque chose d’inquiétant, puisque par sa simplification même elle dénote une inculture affligeante de la part d’un dirigeant politique.
    L’excellent article de Christian Nadeau fera-t-il réfléchir l’intéressé? On peut en douter. Il faudrait qu’il le lise et prenne conscience due son propre vide culturel. C’est beaucoup demander.

  • michel lebel - Inscrit 17 novembre 2010 08 h 35

    Idéologie

    Bon texte. J'ajouterais que les conservateurs sont essentiellement des idéologues et qui dit idéologie dit ornière et idée unique qui expliquerait tout. Mais l'idéologie rassure, conforte et aveugle. Bien difficile d'en sortir autrement que par la réalité. C'est ainsi ainsi que le nazisme et le communisme ont été vaincus. Je doute que fort que les livres y ont joué un grand rôle. Les idéologues choisissent "leurs" livres...

    Michel Lebel

  • Pierre Rousseau - Abonné 17 novembre 2010 13 h 59

    Le monde en noir et blanc

    Une telle approche n'est pas utile pour la paix car on ne peut dialoguer avec ceux qu'on considère être le mal mais on doit les combattre. D'ailleurs un des commentaires est assez éloquent à cet égard puisque pour lui, les Arabes représentent le mal, l'anti-démocratie.

    Par contre, ceux qui peuvent voir le monde en couleurs, avec toutes ses nuances à travers, entre autres la littérature, peuvent espérer dialoguer avec les autres, dont les Arabes, et essayer de les comprendre pour pouvoir ensuite comprendre comment on peut tenter de régler les conflits qui les opposent à Israël, par exemple. Se camper dans ses retranchements et refuser le dialogue et l'ouverture d'esprit c'est chercher la guerre et, comme le dit l'adage, qui sème le vent récolte la tempête.