Le Nord et ses caribous aux Québécois!

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Photo: source Fred Klus, MNRF Caribous

Les Inuits l'appellent «la rivière qui marche». Ils désignent ainsi la migration annuelle des caribous du Grand Nord québécois. Lorsque cette migration commence, c'est un filet de plusieurs dizaines de kilomètres par des centaines de mètres de largeur qui strie la toundra. L'ami André Croteau, un ancien chroniqueur de chasse et pêche que j'ai toujours considéré comme un véritable mentor, me racontait avoir assisté pendant des journées entières au défilement des caribous lors d'une chasse printanière. Cela devenait presque hallucinant, disait-il, car même si on s'avisait d'abattre une bête-trophée, les autres continuaient d'en faire le tour sans pour autant que le flot de muscles et de panaches ne change de direction... Le spectacle, m'expliquait-il, était si grandiose qu'il valait à lui seul le déplacement, déjà fort coûteux à l'époque.

Mais ce seront là des images du passé pour des années, sinon des décennies à l'est de la rivière George, qui s'écoule du côté sud-est de la baie d'Ungava. En effet, le puissant troupeau de la George est en train d'imploser, soit le contraire de ce qu'on appelle une explosion de population. Sa population s'effondre à un rythme alarmant parce que le trop grand nombre de bêtes a littéralement modifié l'habitat et les réserves alimentaires, devenues insuffisantes.

Examinons quelques chiffres, que nous livrait Denis Vandal, le directeur de l'expertise pour la région Nord-du-Québec au ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF).

Ce troupeau, qui comptait 776 000 têtes lors du recensement de 1993, n'en comptait plus que 73 000, selon le recensement conjoint réalisé l'été dernier par Québec, Terre-Neuve, et les grands organismes inuits des deux provinces.

Le cycle d'évolution de ce cheptel a commencé par une croissance lente à compter des années 1950, laquelle s'est accélérée pour atteindre 263 000 têtes en 1976, jusqu'au pic de 1996. Les premiers signes de déclin étaient déjà très clairs en 2001, année où les biologistes dénombraient une chute d'effectifs globaux de 776 000 à 385 000 têtes.

Cela semble correspondre d'ailleurs à ce que disent certaines légendes inuites, selon lesquelles le troupeau disparaît et réapparaît aux trois générations. Avec la courte espérance de vie humaine des temps anciens, cela correspondait à environ 70 à 80 ans, ce que corroborent les relevés scientifiques d'aujourd'hui, qui donnent par ricochet une valeur nouvelle à ces annales verbales sur l'abondance des gibiers que se transmettent par tradition orale les autochtones de génération en génération.

Les biologistes ont commencé à relever des signes de déclin du troupeau de la George dans les années 1990, alors qu'il était un des plus importants au Canada. Le poids moyen des bêtes diminuait, et surtout le «recrutement» annuel, ou la relève si l'on veut, se faisait moins abondante, car la rareté de la nourriture et l'allongement de la migration vers des réserves de nourriture plus lointaine affaiblissaient les femelles, qui accouchaient de faons moins forts et moins bien nourris par la suite, ce qui les rendait plus fragile aux maladies, à l'effort et aux prédateurs.

Québec a bien tenté dans les années 1980 et 1990 d'enrayer ce déclin, d'autant plus prévisible qu'on ne pouvait pas enrayer la croissance exponentielle du troupeau par la chasse, ce qui aurait évité l'implosion actuelle. L'éloignement de ces troupeaux et d'autres facteurs ont empêché une gestion du troupeau par la chasse, car il devenait littéralement impossible d'imaginer qu'un nombre suffisant de chasseurs puissent se rendre dans cette région. Dans le sud du Québec, grâce aux modulations de la récolte sportive, il est possible de gérer les populations d'orignaux et de cerfs de Virginie. Mais toutes les techniques de gestion de la faune sont mises en échec dans le Grand Nord, où la chasse a, somme toute, un impact marginal sur un cheptel de cette importance.

Le ministère a pensé à donner une chance aux Inuits de développer une chasse commerciale au caribou. Mais les problèmes de logistique, notamment de transport de la viande et de coûts globaux, ont fait en sorte que cette chasse n'a jamais permis de récolter plus de 3000 caribous par an, un détail par rapport à l'ampleur du troupeau.

Quant à la chasse en pourvoirie, elle permet tout au plus de récolter du côté québécois environ 850 têtes par année, et cela, en accordant deux caribous par permis à chaque chasseur.

Le problème, c'est que Développement économique Canada a décidé d'assumer une partie de la facture de publicité de ces pourvoyeurs à l'étranger, en particulier aux États-Unis, ce qui a remplacé la clientèle québécoise par celle de riches millionnaires étasuniens. Le prix des forfaits de chasse a bondi de 2300 $ à plus de 6000 $ en quelques années, ce qui a littéralement évacué les Québécois de leurs territoires nordiques au profit des étrangers. Nous avons déjà raconté dans cette chronique à quel point ce territoire n'est plus celui du Québec, mais un club privé déguisé pour les Étasuniens: les guides francophones y sont aujourd'hui une minorité et on annonce même les forfaits en argent américain!

Le problème, c'est que si l'on veut que le troupeau de caribous de la George puisse être un jour contrôlé par la chasse sportive, il faudrait que le territoire soit réinvesti par les Québécois en priorité.

Terre-Neuve a décidé de prendre l'affaire en main: non seulement cette province va-t-elle réduire la récolte de caribous sur son territoire pour permettre au troupeau de croître à nouveau, mais elle a interdit aux pourvoyeurs terre-neuviens de permettre à des étrangers de chasser le caribou chez eux. Si la récolte doit être réduite, estime Terre-Neuve, on la réservera en priorité aux citoyens de cette province.

Voilà un exemple que Québec devrait impérativement imiter, ce qui permettrait de ramener les prix des chasses automnales à des dimensions plus acceptables chez nous. Cela permettrait aussi aux chasseurs d'ici de redécouvrir et de s'approprier ce territoire au moment où Québec s'apprête justement à le désenclaver avec le Plan Nord. C'est en fait toute la gestion de ce territoire qu'il faut revoir désormais dans une logique d'accès démocratique en y créant des ZECS de chasse et pêche à côté de ces pourvoiries qui ressemblent dans certains cas à de véritables clubs privés pour étrangers. Et il faut aussi tenir compte du fait que de riches villégiateurs d'ici, dotés d'avions, ont littéralement accaparé des lacs et des territoires qu'ils considèrent comme leur propriété, alors qu'il n'en est rien. Sans oublier les droits des autochtones.

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Suggestion de lecture: La Révolution des gaz de schiste, par Normand Mousseau, éditions Multimondes, 146 pages. Pour ce professeur de physique, il faut dépasser l'opposition primaire à l'exploitation de cette ressource pour débattre d'urgence du modèle économique, environnemental et social sur l'ensemble des filières. Pourquoi, en effet, ne pas prospecter les voies qui mèneraient à une gestion collective de cette richesse dans une logique de développement viable pour les gens d'ici, d'aujourd'hui et de demain?
2 commentaires
  • Sébastien Paquin Charbonneau - Inscrit 12 novembre 2010 08 h 58

    Et si on respectait le cycle naturel...

    Vous venez tout juste de nous dire que le troupeau croît et décroît selon des cycles immémoriaux rapportés par le Inuits. Et une fois de plus, l'homme voudrait contrôler la nature et la gérer comme si elle était sienne. Ça m'étonne de vous M. Francoeur. Pour une fois que des hordes de chasseurs et de touristes ne peuvent accéder facilement à un territoire, profitons-en pour laisser les Inuits chasser selon leurs besoins, sortons les américains de là et évitons que MonOncle Panache y monte en hélico pour les tirer à la M-16! La paix! La Sainte Paix du Grand Nord...pour une fois.

  • MJ - Inscrite 12 novembre 2010 14 h 24

    @ Sébastien Paquin Charbonneau

    Entièrement d'accord avec vous sur toute la ligne.

    Je ne comprends pas non plus la position de M. Francoeur, Allo?