Namasté, M. Obama

Barack Obama et son épouse, Michelle, hier à New Delhi avec des enfants de travailleurs indiens: Namasté (bonjour), Monsieur le Président!<br />
Photo: Agence Reuters Jason Reed Barack Obama et son épouse, Michelle, hier à New Delhi avec des enfants de travailleurs indiens: Namasté (bonjour), Monsieur le Président!

Le Devoir en Inde (New Delhi) — Il fut un temps où l'Inde valait à peine une escale dans une tournée asiatique d'un président américain. Dix ans après que le sous-continent a à son tour fait tomber son «mur de Berlin» pour adopter le credo de la libéralisation capitaliste, Bill Clinton a brisé la glace en 2000, plaçant sa visite sous le signe d'une refondation des relations indo-américaines, suivi six ans plus tard par George W. Bush, largement encensé ici pour avoir levé le long embargo imposé à l'Inde sur l'accès à la technologie nucléaire à des fins civiles.

En fin de semaine, c'était au tour de Barack Obama, fraîchement affaibli par l'hémorragie électorale subie par les démocrates au Congrès américain. Une atmosphère plus festive l'attendait: il arrive alors que se terminent ici les célébrations de la Diwali, qui est la plus grande fête religieuse indienne de l'année en même temps qu'elle signale le début du nouvel an économique. La coïncidence a peut-être valeur de prophétie. On dépense sans compter pendant ce «temps des fêtes» indien, d'autant plus, ces années-ci, que la classe moyenne indienne traverse une période inédite d'euphorie économique. M. Obama s'en sera réjoui, lui dont la visite est avant tout destinée à forcer la porte des marchés indiens dans l'espoir qu'un accès amélioré à ce puits apparemment sans fond de nouveaux consommateurs empressés créera aux États-Unis les emplois dont les Américains ont tant besoin. Ce qui n'est pas sans contradiction, vu les récentes sorties protectionnistes qu'a faites M. Obama contre la délocalisation de «jobs» américains en Inde. Sa visite, en fait, exsude l'urgence: il est le premier président américain à venir ici pendant la première moitié de son premier mandat. «Inde indispensable», répète M. Obama.

Le marché indien tel que le conçoit l'Occident, ce sont, selon les estimations les plus généreuses, environ 400 millions de consommateurs. Le pays va pouvoir continuer d'afficher encore longtemps des taux de croissance annuels de 8,5 % en feignant d'ignorer l'existence des 800 millions d'autres Indiens qui vivent dans la pauvreté. Le commerce bilatéral entre les deux pays est évalué à 40 milliards, alors que celui des États-Unis avec la Chine est neuf fois plus élevé. Potentiel commercial extraordinaire, donc. Une délégation de 250 gens d'affaires accompagne M. Obama au cours de sa visite de trois jours, dont les présidents de General Electric, Boeing et Honeywell. Les besoins énergétiques de l'Inde étant immenses, des contrats à hauteur de 150 milliards seront distribués pour développer l'industrie nucléaire civile — dont les entreprises américaines comptent s'emparer en bonne partie. Les États-Unis attendent aussi du gouvernement indien qu'il fasse sauter les vieilles barrières bloquant l'investissement direct étranger dans les domaines du commerce au détail (bientôt des Wal-Mart en Inde...), des banques et de l'assurance. Autre objectif: participer à la modernisation des forces armées indiennes dans laquelle seront investis 110 milliards au cours des prochaines années. L'Amérique de M. Obama — lauréat du Nobel de la paix et grand admirateur du Mahatma Gandhi dont il ne se lasse pas d'évoquer l'oeuvre de non-violence — ne veut pas laisser passer une si belle occasion d'affaires.

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Mantra de cette visite «historique»: le «partenariat stratégique» indo-américain prend de la maturité. Reste aux deux pays à attacher bien des ficelles, y compris dans le domaine du développement nucléaire au sujet duquel le Parlement indien vient d'adopter des dispositions législatives qui embêtent les Américains. En mal éperdu de reconnaissance internationale, Delhi est de son côté vexée que M. Obama n'appuie pas plus clairement l'idée que l'Inde devienne un membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies. Donnant, donnant?

Mais c'est aussi une relation qui mûrit sous de lourds nuages géopolitiques où s'entremêlent les rivalités avec une Chine aussi puissante que susceptible, la crise perpétuelle avec le Pakistan, le cul-de-sac du Cachemire, la guerre en Afghanistan...

Samedi à Mumbai, M. Obama avait sous très haute sécurité ses quartiers à l'hôtel Taj, où ont été commis les attentats du 26 novembre 2008. En signe de défi aux terroristes, a-t-il déclaré, après avoir visité le mémorial situé sur le site de l'hôtel et rencontré des survivants et des familles des victimes. Mais en faisant silence sur la responsabilité du Pakistan dans la commission de ce 11-Septembre indien.

Omission dérangeante mise en exergue par les médias nationaux.

Il s'est rattrapé hier en déclarant à un groupe d'étudiants que les progrès du Pakistan dans sa lutte antiterroriste (de s'exclamer la chef d'antenne du réseau indien NDTV: «He finally used the P word!») n'étaient pas aussi rapides «qu'il le voudrait»; que viendrait le jour où l'Inde et le Pakistan «prospéreront côte à côte» dans la stabilité... Mais aussi, que l'action militaire était nécessaire pour en finir avec ceux qui ont commis des attentats «comme à Mumbai et à New York».

Le Pakistan a été lié de manière quasi ininterrompue aux États-Unis dans son histoire par des pactes d'assistance militaire et économique dont le premier remonte à 1954. Il fut poste avancé de l'affrontement avec l'URSS, il est aujourd'hui celui de la guerre contre al-Qaïda et les talibans. Il est possible aussi que la paix dans la région doive un jour passer par la démilitarisation de la relation américano-pakistanaise. Le mois dernier, Washington annonçait le versement à Islamabad (avec lequel, par ailleurs, la Chine resserre considérablement ses liens) d'une nouvelle aide militaire de 2 milliards. Tout le monde est convaincu ici que son instable voisin s'en servira au moins en partie pour s'armer contre les Indiens. L'Inde commercialement indispensable pour les Américains? Sans doute. Mais elle l'est moins au plan géopolitique, tant Washington considère Islamabad comme la clé qui lui permettra de stabiliser l'Afghanistan avant d'en retirer «honorablement» ses troupes l'été prochain.

Tensions militaires et géopolitiques enchevêtrées... M. Obama a passé la première moitié de sa visite habillé en habile voyageur de commerce. Il termine aujourd'hui son voyage indien à Delhi sur une note plus politique et prononcera un discours devant le Parlement. Son verbe continuera d'épater la galerie.