Questions d'image - Mauvaises nouvelles

Mon entourage, railleur à souhait, vous confirmerait que je suis un hyper-consommateur de nouvelles sous tous les supports, formes et plateformes possibles. Ce même entourage vous confesserait aussi qu'à l'occasion je me courrouce un tantinet devant les nouvelles à la télévision.

Je suis, il est vrai, un peu drogué à la chose journalistique.

Mais, que voulez-vous, tel Obélix dans la potion magique, je suis véritablement tombé dedans lorsque j'étais petit. Sans vouloir vous dévoiler ma vie personnelle — je tente simplement d'éclairer mon propos —, je suis né dans un journal. Bon d'accord, l'image est un peu forte, je le concède, car je suppose que vous êtes déjà en train de m'imaginer nouveau-né braillant, maculé d'encre fraîche, langé et roulé, tel un fish and chips, dans un Daily Mirror londonien, abandonné sur le parvis d'une église angevine en attente des bons offices d'une charitable dame patronnesse.

Non, la réalité est beaucoup plus simple. Mon journaliste de père fit jadis partie de l'équipe de direction d'un de ces nombreux quotidiens régionaux qui firent la gloire de la France journalistique d'après-guerre. J'ai donc eu le loisir, dès mon plus jeune âge, de découvrir et de côtoyer un monde à mes yeux fascinant: le monde de la presse. D'où un goût prononcé chez moi pour les choses de l'information. D'où un penchant marqué pour la critique de tout ce qui touche le domaine, évidemment.

Vous me pardonnerez ce long aparté personnel, mais bref, il est exact que je me fâche de plus en plus devant... le bulletin de nouvelles. Je m'en désintéresse assez pour le zapper au bout de dix minutes et retourner à mon ordinateur.

Je m'ennuie devant les nouvelles, je n'apprends plus rien. On ne m'informe plus, on ne m'éclaire plus (ça prend trop de temps, éclairer). Il existe pourtant une kyrielle d'excellents et d'excellentes journalistes pour cela. À la place, j'assiste, indolent, à un défilé de jeunes gens qui, visiblement «passionnés» par la minute trente de sujet à livrer, attendent fébrilement le temps fort de leur topo: leur sortie d'écran. Intense moment de célébrité où ils nous balancent théâtralement leur identité sur un ton de «Maman, t'as vu, je passe à la télé»: «Ici Julie Durand-Dupont à Saint-Glinglin-les-Deux-Cascades!»

Rajoutez un saucissonnage étourdissant d'innombrables pubs pour des hôtels de Québec, les autopromotions pour d'autres émissions d'information (frustrant!), l'indispensable météo de Vancouver et d'Inuvik, sans oublier le dernier résultat du Canadien. Et bonsoir, messieurs dames!

L'évidente vision marketing d'un produit d'information de ce type lui confère chaque soir davantage son aspect obsolète.

L'impression nette de tout ceci n'a plus rien à voir avec l'idée qu'on peut se faire d'un bon téléjournal, un moment jadis sacré. Il est 21 h ou 22 h, dans mon cas. Ma tête se vide d'une journée folle et je m'offre encore ce luxe d'une heure de télévision. Ma seule et unique heure de télé.

Je comprends bien qu'entre 18 h et mon JT, se sont succédé moult émissions d'actualité continue, d'analyses, d'enquêtes, de correspondances à l'étranger, de débats sur toutes sortes de tribunes, de documentaires, etc. Autant de produits qui viennent proprement cannibaliser le JT pour le réduire en un «digest» bien indigeste.

Mais alors à quoi sert désormais un téléjournal?

D'autant que, pour garder ou attirer des téléspectateurs, on donne volontiers dans la facilité, le voyeurisme et le sensationnel. Le fait divers a pris toute la place. On dirait — sans cynisme — qu'on a hâte de voir un prochain tremblement de terre ou un prochain sauvetage de mineurs, qui permettent, comme ce fut le cas dernièrement, de redonner de la pertinence à la télévision.

Même les télévisions publiques ou généralistes sont tombées dans ce piège, et parfois à leur corps défendant. Simplement parce qu'il faut «montrer» autre chose que le Web ne pourrait pas «montrer». Faire aussi vite que le Web, etc. Tout cela est simpliste. Rien ne peut plus rivaliser avec l'instantanéité et la diversité des sources de la toile. Et ce que recherche l'internaute, il le trouve spontanément, avec toute la profondeur voulue, selon ses attentes.

Dans ce fouillis inextricable, dans leurs formes de pseudo «shows d'infos», les journaux télévisés perdent toute crédibilité. Plus important, ils risquent du même coup d'y perdre et leur statut et leur raison d'être.

S'il vous plaît, je veux un autre téléjournal.

Ce que l'auditoire recherche, c'est du contenu et de la profondeur. Un angle différent, un point de vue. Et il y a encore un public pour cela. Comme il y a encore des lecteurs (et de plus en plus), Dieu merci, pour lire ce journal, format Web ou format papier.

Ou, qui comme moi, lisent les deux. Excusez-moi. Maudite potion!

Jean-Jacques Stréliski est professeur associé à HEC Montréal, spécialiste en stratégie d'images.

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