Naissance d'une écrivaine

Si Perrine Leblanc marche dans les pas de quelqu’un, consciemment ou non, ce pourrait être dans ceux du romancier français Antoine Volodine.<br />
Photo: Frédérick Duchesne Si Perrine Leblanc marche dans les pas de quelqu’un, consciemment ou non, ce pourrait être dans ceux du romancier français Antoine Volodine.

C'est un premier roman. Celui de Perrine Leblanc, née à Montréal en 1980. C'est une surprise, une vraie. Sans doute la plus belle découverte littéraire de l'automne.

Rien d'olé olé, ici. Rien de scandaleux, de scabreux. Rien d'échevelé non plus. Rien d'anecdotique, rien à voir avec un trip égocentrique. Rien à voir avec rien.

L'écriture est maîtrisée, ciselée. On est en face d'une écrivaine, en présence d'une voix, pleine et entière. Et on entre dans une histoire d'imagination qui nous transporte ailleurs. Qui nous conduit d'un point A à un point B, avec un début, un milieu, une fin. Qui ne nous laisse pas tomber en chemin.

Non seulement L'Homme blanc se démarque des premiers romans ambiants baignant dans l'hyper-réalité, le quotidien, l'ici-maintenant, il apporte aussi un vent d'air frais dans le paysage littéraire québécois au complet. De par son sujet, de par son style aussi.

Si Perrine Leblanc marche dans les pas de quelqu'un, consciemment ou non, ce pourrait être dans ceux du romancier français Antoine Volodine, qui s'évertue à «écrire en français une littérature étrangère», selon ses mots.

Nous voici en Russie. Dans un camp de travail sous Staline, pour commencer. Nous sommes en 1937. Un enfant naît, il s'appelle Kolia. C'est lui qu'on suivra tout du long, jusqu'au milieu des années 1990. En filigrane: les changements politiques et sociaux en Russie. Mais en filigrane seulement. Quelques dates importantes ici et là, quelques noms de leaders politiques, des indications au passage sur les transformations qui s'opèrent dans le quotidien de la population. Sans plus. Juste assez pour s'y retrouver.

Kolia, donc. Qui naît au goulag dans des circonstances tragiques: «Il est facile d'imaginer que sa mère accoucha accroupie comme une sauvage, le tirant hors d'elle dans ses propres matières fécales et l'indifférence du public médical déporté. On ne lui avait pas permis d'avorter, même si la pratique était légale.»

Kolia, qui n'a jamais connu son père, «un fonctionnaire qui avait violé sa mère», et qui devient orphelin à six ans. Qu'on transfère ensuite dans une chambre de baraque avec d'autres garçons, à qui on rase le crâne.

À lui la débrouille, tandis qu'il lutte contre le froid, la faim, la maladie, la violence des gardiens et des détenus. Tandis qu'il lutte pour sa survie. Sa tâche quotidienne, jusqu'à l'âge de 10 ans: «vider les seaux communs et récurer les chiottes».

Tout cela semble noir, très, très noir. Et ça l'est. Pourtant, aucune enflure du côté de l'écriture. Pas de sensationnalisme, de voyeurisme. Les choses sont dites, décrites, parfois crûment, mais telles qu'elles sont, un point c'est tout.

La sobriété du récit, c'est une des grandes forces de L'Homme blanc. L'auteure trouve toujours la façon d'éviter de s'appesantir. Elle laisse parler les faits, laisse vivre ses personnages, fait confiance aux mots.

Nous sommes tenus à distance des événements. Nous pourrions rester sur notre quant-à-soi, le risque était grand. Nous pourrions trouver tout cela trop froid. Eh bien non. C'est absolument poignant.

Cela tient en grande partie au héros. Au petit Kolia qu'on voit grandir dans les camps jusqu'à l'âge de 16 ans, qu'on voit devenir un homme libre, ensuite. Qu'on suit dans les égouts de Moscou, où il travaille pour gagner sa vie. Et qui deviendra un clown réputé, un clown blanc, muet, trouvant dans la vie du cirque la famille qu'il n'a jamais eue.

Kolia, affublé d'une manie qui lui vaudra bien des embêtements. Kolia le pickpocket, qui ne peut s'empêcher de dérober aux passants leurs biens. Et qui le paiera cher, jusqu'à revivre l'enfermement. Kolia, qui jamais ne sera un homme comme les autres, finalement.

Ce qui nous tient en haleine, aussi, c'est sa quête. Sa quête de vérité. Il veut savoir. Savoir ce qu'est devenu son mentor. Ce prisonnier suisse qui lui a appris à lire et à écrire au goulag, l'a initié à la poésie, à la beauté de l'art. Et au désir de liberté.

«Tu es libre dans ta tête, pense à ce que tu veux», lui disait son mentor. C'était là une des règles, à ses yeux, pour survivre au camp. Il y avait aussi celle-ci: «Surtout, mets systématiquement en doute ce qu'on te dit, pratique le doute comme une discipline.»

Le doute sur la disparition de la seule personne qui ait vraiment compté pour lui, Kolia le cultivera toute sa vie. Mais comment affronter la machine soviétique, sa hiérarchie, ses secrets? Même une fois l'empire démantelé, les embûches perdurent. Et jusqu'à la toute fin du roman, la quête du héros nous tient.

L'ouvrage se termine sur une note de l'auteure: «Je n'ai jamais mis les pieds en URSS, j'ai commencé à m'intéresser à la Russie après l'effondrement du bloc de l'Est», indique Perrine Leblanc. Cela s'appelle un travail de romancière. De grande romancière.
3 commentaires
  • Pierre-S Lefebvre - Inscrit 6 novembre 2010 12 h 30

    Quelle beauté

    Elle percerait l'écran sans aucun doute. Et puis pourquoi pas un film résultant de son talent d'écrivaine.

  • France Marcotte - Abonnée 7 novembre 2010 11 h 43

    Dilemme...

    Beauté en effet et le titre et la photo évoquent la naissance d'une étoile dans toute sa pureté. Et le Québec a bien besoin d'étoiles. Mais, curieusement, en lisant le résumé de son roman, je n'éprouve aucune envie de le lire. Question: si l'auteure avait été laide et le premier roman à première vue peu inspirant, aurait-elle eu droit à un article dans le journal? Pire encore: un pichou écrivant un chef-d'oeuvre ferait-elle parler d'elle? Combien de grandes oeuvres l'Occident a-t-il ainsi laissé passer...

  • Pierre François Gagnon - Inscrit 7 novembre 2010 14 h 03

    L'écran du papier...

    Reste à crever l'écran de papier... Là ce n'est plus si évident sur le plan stylistique... La fiction romanesque ordinaire n'arrive jamais à transcender la réalité qui est encore plus fictive, mais tout à la fois réelle, ah, ah!... La narration du très grand écrivain se tient au point de bascule fusionnelle entre les deux...