L'art de tuer la chasse au cerf de Virginie

Cerf de Virginie<br />
Photo: source Tourisme Québec Cerf de Virginie

Plusieurs chasseurs qui ont passé la fin de semaine dernière à surveiller ou à poursuivre les cerfs de Virginie ont remarqué une chose inusitée autant dans les Laurentides que dans Lanaudière. Et j'imagine que la chose a pu être observée dans d'autres régions.

Alors qu'en cette première journée de chasse à l'arme à feu on entend des dizaines de coups de feu, qui nous parviennent de distances allant jusqu'à dix kilomètres et parfois davantage, cette année, un silence suspect planait sur nos forêts. Pour ma part, le samedi de l'ouverture, au lieu des 30 à 50 coups de feu par jour qu'on entend dans Lanaudière, j'ai entendu quatre coups de feu de carabines de fort calibre, et cinq le lendemain.

Des amis chasseurs, qui exploitent un territoire des Basses-Laurentides, ont été eux aussi stupéfaits par ce silence inusité qui incite à penser que notre cheptel de cerfs est mal en point, du moins dans ces deux secteurs.

Un indice important avait été donné, il y a deux semaines. En effet, Québec adoptait alors un décret d'urgence qui ampute la saison de chasse à l'arme à feu dans les zones 9 Est et 9 Ouest, soit dans Lanaudière.

«À la suite des hivers rigoureux de 2007-2008 et de 2008-2009 qui ont eu des effets négatifs sur le cheptel de cerfs dans les régions de Lanaudière et des Laurentides, lit-on dans le communiqué gouvernemental, les périodes de chasse à l'arme à feu, arc et arbalète pour le cerf de Virginie ont été écourtées, et ce, dès 2010. Ainsi, dans les zones 9 Est et 9 Ouest, la saison a été réduite et passe de 16 à 14 jours. Elle commencera le 30 octobre pour se terminer le 12 novembre.» Quant aux zones 11 et 15 Ouest, Québec modifie le plan de gestion du cerf de ces zones pour fermer la période de chasse à l'arme à feu deux jours plus tard, soit le dimanche soir 14 novembre.

En clair, Québec retranche de la période de chasse la fin de semaine du 13 et 14 novembre dans Lanaudière.

À mon sens, c'est un coup d'épée dans l'eau, plus symbolique qu'efficace, d'autant plus que tous les chasseurs locaux que j'ai rencontrés récemment dans cette région ignoraient ce changement à la réglementation et s'apprêtaient à chasser durant cette fin de semaine! Un beau piège à cons pour chasseurs peu enclins à s'informer...

Pour relever plus efficacement ce cheptel, Québec aurait dû retrancher plutôt la dernière semaine de chasse au complet plutôt que seulement la dernière fin de semaine. L'économie de cerfs mâles aurait été plus substantielle. Avec la règle actuelle, il privilégie les chasseurs locaux au détriment des chasseurs-villégiateurs, lesquels chassent surtout les fins de semaine. On ne discute jamais de cette injustice, car ce n'est pas tout le monde qui peut prendre deux semaines de vacances en automne pour chasser le cerf...

L'hiver 2007-2008 avait retranché entre 35 et 40 % des cerfs dans les deux régions en cause et dans l'Outaouais, selon les évaluations préliminaires de Québec. Cela semble correspondre aux observations des chasseurs sur le terrain où, dans certaines municipalités, la rareté de cerfs est encore plus critique à cause du braconnage à l'arbalète — silencieuse et facile à utiliser par quiconque — qui sévit tout l'été autour des mangeoires mortelles, offertes si généreusement à nos chevreuils, qui n'ont alors aucun besoin alimentaire de ce genre. Qu'attend la ministre Normandeau pour utiliser ses nouveaux pouvoirs légaux pour interdire toute forme d'alimentation des cerfs du mois d'avril jusqu'à l'Action de grâce? Et jamais à moins de 200 mètres des habitations pour éviter l'abattage depuis la cuisine...

Plusieurs chasseurs et gestionnaires de la faune nous ont confirmé dans des courriels ce que nous écrivions dans cette chronique en septembre, à savoir que plusieurs en régions abattent de plus en plus leur cerf à côté de la maison avant la saison de chasse à l'arbalète. On nous a dit que plusieurs locaux y voyaient un moyen de mettre la main sur un gibier qui leur appartient davantage qu'aux «touristes» de fin de semaine. Ce raccourci intellectuel n'a d'égal que la position de la Fédération des chasseurs et pêcheurs du Québec, qui a défendu l'introduction de l'arbalète dans la saison de la chasse à l'arc sous prétexte que «les gars le veulent». ON se retrouve aujourd'hui avec plus de 30 000 de ces armes silencieuses, idéales pour le braconnage au Québec, un problème auquel la FQCP devrait commencer à réfléchir pour assumer sa responsabilité historique dans ce dossier. Ainsi que certains hauts fonctionnaires...

Il est intéressant de noter que même les propriétaires d'arbalètes boudent désormais la saison de chasse à l'arc, qui a été instituée malgré l'opposition d'à peu près tous les biologistes gouvernementaux.

Une analyse attentive des résultats antérieurs de la chasse à l'arc dans Lanaudière indique qu'environ 320 bêtes ont été abattues à l'automne 2007 par les archers, soit avant qu'on autorise l'arbalète dans cette période de chasse. Les archers pouvaient alors abattre autant les mâles que les femelles et les faons en raison de la difficulté de leur art. Mais avec l'introduction de l'arbalète, Québec a dû limiter la chasse à l'arc et à l'arbalète aux seuls mâles pour éviter la surexploitation du cheptel. Voyons les résultats de cette politique: en 2008, le résultat de chasse est passé d'environ 320 têtes l'année précédente à environ 125 et en 2009, à 94. Des employés d'un poste d'enregistrement de cette région me disent qu'on serait passé d'un résultat de 50-50 environ pour l'arbalète et l'arc en 2008, à deux pour un en 2009 en faveur de l'arbalète.

Québec est donc carrément en train de tuer la chasse à l'arc avec une politique qui n'intéresse pas davantage les arbalétriers.

Mais devant le déclin du cheptel dans ces deux régions, Lanaudière et Outaouais, on doit aussi s'interroger aussi sur le maintien du tirage des permis de femelles dans ces zones de chasse, alors qu'on a précisément un problème de reproduction et de reconstitution du cheptel. Là encore, on est devant la pensée molle au service des lobbys, qui tient lieu de politique faunique au ministère et qui fait droit à la politique du «les gros gars le veulent» de la FQCP. Cela illustre aussi à quel point la structure des Tables faune, régionales, nationales et spécialisées, place désormais la gestion des cheptels sous le signe du corporatisme aux dépens de la rigueur scientifique et sous le signe des accommodements plus ou moins raisonnables. Ces instances, censées être des organes de consultation, seraient-elles devenues en réalité des centres de décision à cause de la faiblesse d'un ministère qui a troqué la logique de la conservation pour celle du clientélisme et d'une exploitation hasardeuse?

***

Suggestionde lecture: Philosophie de la biodiversité, petite éthique pour une nature en péril, par Virginie Maris, éditions Buchet & Chastel, «Biologie», 213 pages. Et si le problème environnemental était d'abord dans le système de valeurs de nos sociétés et d'un changement dans la place des humains dans l'écosystème planétaire? Voilà une auteure qui propose de façon positive de repenser de nos valeurs sur le vivant.
 
11 commentaires
  • André Chevalier - Abonné 5 novembre 2010 06 h 23

    Chasse ou abattage ?

    Depuis plusieurs années, bon nombre de "chasseurs" nourrissent les cerfs avec des voyages de carottes au point que ceux-ci en vienne presqu'à manger dans leurs mains pour se faire abattre dès l'ouverture de la chasse. Ils se construisent des miradors qui ont des allures de chalets et s'approprient des sections entières du domaine public. De plus ils drainent toute la faune du voisinage avec leur appâtage. On retrouve ces mêmes "chasseurs" durant toutes la saison à l'arc, à la carabine et, lorsque ça existe, à la poudre noire, même s'ils n'ont droit qu'à un seul cerf par année (ou ce sont de très mauvais chasseurs ou des braconniers). Ça n'a plus rien à voir avec le sport, ni avec une bonne gestion de la faune. On crée des saisons de chasses pour toutes sortes d'armes pour favoriser les marchands.Maintenant que ceux-ci ont fait leur plein de clientèle avec les armes à feu, les arcs, les arbalètes et les fusils à poudre noire vont-ils réclamer une saison à la sarbacane ?

    Je comprends les jeunes de ne pas être particulièrement attirés par cette forme d'activité.

  • Dominique Sideleau - Inscrit 5 novembre 2010 07 h 08

    est-ce encore du sport ?

    Quand je lis ou vois ce qui se passe avec la chasse ( comme on l'appele ) j'ai le sentiment que l'homme se représente dans toute sa splendeur humaine et son identité réelle. Quand on nourrit des cerfs, pour les amener à un quasi apprivoisement au 'spot', pour y être tuer dès l'ouverture de la chasse ou peu après, on voit le type 'profiteur', ce qu'il est envers ses concitoyens. Quand on utilise l'arc, l'arbalète, le fusil à poudre noire, la carabine et qu'on le fait sur des prête-noms, alors je vois des scandales monétaires, usuriers. Quand au braconnier on les reconnait au manque de civisme, au plaisir de tuer et de laisser la carcasse pour amener les trophés. On en voit plusieurs en première page des journaux !
    Il est d'un importance immédiate que le Gouvernement régisse de façon plus strictes cette tuerie. Oui il y en a des cerfs. Et alors, y en aura pour la prochaine chasse !
    C'est bien triste de voir la régrétion de l'être humain qui a perdu compassion, respect dela nature, respect de lui même.
    Et je revois mon beau-père chassant durant une semaine, réussissant à tuer un cerf, aller mettre sa main sur la bête et la remerciant et se pardonnant de l'avoir enlever à la vie. RESPECT.

  • Oznog - Inscrit 5 novembre 2010 10 h 01

    À leur merci

    Pauvre Montréalais, vous n'avez pas encore compris que les régions ressources sont à la merci des chasseurs, VTT, investisseurs boursiers et autres «amants de la nature». Ils ont tous en commun de ne pas comprendre que la terre ne leur appartient pas. Alors bonjour l'éthique. On creuse, on passe, on tire partout comme bonne nous semble ils font la loi et l'ordre en région tout simplement pendant que le seul flic cherche du POT évidement. Et ils intimident si ça ne fait pas votre affaire. Sur notre terrain, en pleins hivers, à plusieurs, c'est le bar open.

    Le gouvernement fait absolument tout pour que l'économie soit au premier plan au détriment de l'environnement. Il y a ici une immanence richesse connu des milliardaires de ce monde n'en doutez pas une seconde. Le citoyen normal (qui coûte cher à entretenir au lien de créer la richesse) n'est pas considéré et même systématiquement isolé du pouvoir décisionnel, le «huit clos»! On est pas assez brillant pour comprendre, en tout les cas on nous ment en pleine face. À la limite le gouvernement aimerait bien fermer les municipalités dévitalisées, en grande partie par cette politique d'accumulation des richesses.

    À preuve, les Parcs nationaux sont des espaces économiques de Loisir maintenant. Rien à voir avec la protection de l'environnement. Notre ministre fédéral vient de démissionner pour devenir président d'une banque!

    Voua aller vous réveiller dans 20 ans quand il sera trop tard!

    Les chasseurs et VTT feront la loi et l'ordre en région tant et aussi longtemps que ce problème ne sera pas réglé et a mon avis ce n'est pas demain la veille.

    Et les élues! N'attendez rien de se côté, les cartes sont jouées depuis longtemps, il n'y a pas de première nation ou de Desjardins ici! Même que les députés provinciaux sont boudés par les Libéraux et maire acoquiné. Sans parler de la grosse farce du BAPE! Je n'ai jamais entendu le BAPE nous demander de diminuer notre consommation

  • Guy Lemieux - Inscrit 5 novembre 2010 11 h 08

    Que dites-vous du boeuf et du poulet et du poisson et autres animals?

    Faudrait être en symbiose avec sa pensée |

  • Maurice Monette - Inscrit 5 novembre 2010 11 h 21

    C'est une autre triste conséquence de la conversion aux lois du marché !

    De 1978 à 1981, j'ai travaillé au Ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche, dans la région Outaouaise, un paradis pour la chasse au cerf de virginie,"Odocoileus virgianus", comme technicien de la faune attitré à la gestion du cheptel de cette espèce. C'était durant la période de création des Zones d'Aménagement Contrôlé ou Z. A. C., qui comportaient deux ou trois Zone d'Exploitation Contrôlée ou Z. E. C.. À cette époque, nous suivions scrupuleusement les limites d'exploitation naturelles que ce cheptel pouvait supporter, justement afin d'en assurer la pérénité.

    Puis, de 1981 à 1983, je fus biologiste au Ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec. Le principal objectif de nos tâches était encore une fois de respecter les limites naturelles d'exploitation que les différentes espèces marines visées par les activités de la pêche commerciale pouvaient supportées. Mais, en 1989, un phénomène mondial a été déclanché soit, la libéralisation du commerce et l'abolition de la limite saine à la cupidité humaine, qui était depuis la fin de la dernière Guerre Mondiale 39-45 jusqu'alors, d'un (1) million de dollars canadiens ou l'équivalent en d'autres espèces monétaires dans les pays démocratiques de la Planète. Une période de quatre années était laissée pour que les gens les plus performants puissent profiter de leur magot. Après, les surplus de cette somme nominale étaient redistribués aux divers gouvernements démocratiques de la terre.

    Comme il n'y a plus de limites saines à la cupidité humaine depuis juin 1989, les océans et les mers ont été vidés(es) de leurs ressources marines et c'est le même triste phénomène qui se concrétise avec le cerf de virginie. Les limites naturelles ne sont plus respectées car, il faut rentabiliser l'argent investi dans cette activité, question d'affaires tout simplement.

    Alors, cerfs mâles, femelles ou faons, ça n'a plus d'importance,