La pensée unique américaine

L'autre nuit, j'ai fait un cauchemar tellement perturbant que j'ai failli en tomber de mon lit. On était en pleine matinée et je me suis trouvé à la recherche d'un journal dans une rue de Manhattan. Mais voilà qu'il n'y avait qu'un seul quotidien en vente dans les kiosques — le New York Times — sans aucun concurrent, que ce soit un quotidien ou une revue.

Quelle horreur! Si, comme moi, vous trouvez le débat politique américain déjà bien trop limité, vous comprendrez pourquoi, le lendemain, je me suis précipité chez le vendeur de journaux indien à l'angle de la 86e rue et de Central Park West pour acheter le Daily News, le Washington Post, le New York Post et le Wall Street Journal.

Malheureusement, mon soulagement a vite tourné à l'aigre, puisque les points de vue sur les pages éditoriales et «op-ed» n'ont fait que confirmer l'étroitesse de la «conversation» américaine, un dialogue qui sert à assoupir le grand public plutôt qu'à élargir les choix et ouvrir les esprits. Dans le pays juridiquement le plus «libre» de la planète, nous avons les médias et les politiciens sans doute les plus conformistes du monde.

Je ne suis pas le premier à remarquer ce paradoxe dans le «land of the free and the home of the brave» — Tocqueville en était frappé lors de son voyage en 1831. À mon avis, le suivisme américain a été démontré une fois pour toutes par le soutien de la grande majorité des médias et du monde politique à l'invasion de l'Irak. Même ceux qui doutaient des preuves du supposé projet nucléaire de Saddam Hussein ont gobé la prémisse de George W. Bush selon laquelle le dictateur irakien était complètement fou, agressif et autodestructeur.

La pensée bornée n'est pas, évidemment, unique aux Américains. Mais dans d'autres pays démocratiques de l'Occident, le débat national est alimenté par des idéologies à peu près nettes, franchement exprimées par des mouvements organisés et des écrivains connus.

Aux États-Unis, l'idéologie comme outil politique est quasi inexistante. La gauche est très faible — pour le moment, elle défend le bilan d'un président de centre droit qui mène une guerre en Afghanistan et une occupation en Irak que l'on pourrait décrire comme carrément impérialistes. À droite, il y a le clown Sarah Palin et les adhérents du Tea Party, qui représentent une tendance plutôt qu'un parti politique, comme le Front National en France, avec de vraies listes de candidats et un programme spécifique.

De plus, l'idéologie est souvent méconnue par ceux qui prétendent être les plus ouverts d'esprit. Un exemple, la semaine dernière, souligne cette ignorance: un commentateur noir de la Radio nationale publique (NPR), Juan Williams, a été renvoyé pour avoir dit sur Fox News qu'il avait peur de monter en avion avec des gens en «tenue musulmane». Le fait qu'il l'ait dit à l'émission d'extrême droite de Bill O'Reilly avait amplifié son crime, bien que Williams se présente comme libéral (dans le sens social). Il paraît que NPR aurait craint d'offenser ses employés musulmans, ainsi que ses auditeurs.

Williams a dénoncé dans les pages du New York Post (comme Fox News, le joujou de Rupert Murdoch, homme de droite) «un assaut contre la liberté de la parole» et a critiqué la direction de NPR comme étant «contente de soi, idéologique, et gauchiste». En même temps, le chef des républicains à la Chambre des représentants, John Boehner, a demandé «pourquoi le Congrès dépense l'argent du contribuable pour soutenir un réseau de radio gauchiste».

Mon dieu! Toute personne qui écoute NPR pendant plus d'une demi-heure ne pourrait rien détecter d'autre qu'une préférence pour la rectitude politique (humour ethnique, sexuel et raciste interdit) et pour le reportage léger qui évite à tout prix de donner l'impression d'un préjugé contre les militaires, la police et les conservateurs chrétiens. Personnellement, je peux témoigner à quel point il était difficile de placer mon ami Edward Said, homme de gauche et Palestinien engagé, sur des émissions de NPR. Le grand défaut de NPR est sa prudence et son objectivité exagérée.

Mais plus étroit encore que NPR est le New York Times de mon cauchemar. Il y a deux semaines, son supplément des livres a prétendu faire une analyse du fossé idéologique entre libéraux et conservateurs. Comme interlocuteur de gauche, le Times Book Review a choisi l'ultramodéré Jonathan Alter de Newsweek. À droite, un écrivain tout aussi poliment tiède dans ses opinions, Christopher Caldwell. Alter illustre justement l'absence d'idéologie dans le débat américain: il était, par exemple, un partisan de l'invasion de l'Irak et, pas longtemps après le 11-Septembre, il a écrit «qu'il fallait garder l'esprit ouvert» sur la question de la torture psychologique des suspects terroristes. Aujourd'hui, il est sur la plupart des questions un défenseur de Barack Obama. De présenter comme porte-parole de la gauche un journaliste si fade, si porté vers les idées reçues, est simplement ridicule. Cela est aussi une insulte à la gauche authentique de Noam Chomsky, James Hightower et Alexander Cockburn.

Pas étonnant que le rédacteur du Times Book Review, Sam Tanenhaus, ait signé un essai dans le même numéro qui résume la situation actuelle de la politique ainsi: «Deux ans après des élections qui semblaient augurer une nouvelle ère de coopération, la politique américaine a repris ce qui paraît être sa condition permanente de polarisation, très probablement augmentée par les désaccords croissants entre les deux partis.»

Désaccords? Il n'y a pas eu de désaccords fondamentaux sur le renflouement des banques crapules, l'intensification de la guerre en Afghanistan, le maintien de la prison de Guantánamo ou le rejet d'une assurance de santé publique. Les deux partis politiques et leurs barons sont toujours fermement ancrés dans le pouvoir, jouissant d'une vague d'argent électoral qui semble infinie. Mercredi, au lendemain des élections de mi-mandat, l'étouffement d'un vrai débat, si urgemment nécessaire, se poursuivra sans entrave.

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John R. MacArthur est éditeur de Harper's Magazine, publié à New York. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.

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