Sujet à haute tension

«Le mieux est l'ennemi du bien», a écrit Voltaire. Cette citation ne s'applique-t-elle pas à la ministre Line Beauchamp, qui, cette semaine, s'est déclarée prête à «bousculer les écoles privées et les écoles publiques sélectives pour qu'elles intègrent davantage d'élèves handicapés ou en difficulté d'adaptation ou d'apprentissage»? Par ses intentions, la ministre de l'Éducation se fera des amis parmi les militants, la CSN au premier chef, qui se battent contre l'école privée depuis des décennies en appelant de leurs vœux l'abolition des subventions à ces dernières.

C'est une autre passerelle, pourrait-on dire, qu'utilise la ministre pour en arriver à mettre en péril le système privé actuel, car on imagine bien qu'en ces temps de restriction budgétaire on ne pourra fournir au privé les budgets énormes que nécessite pareil virage.

L'intégration de ces élèves (à la Commission scolaire de Montréal, 27 % des élèves sont en difficulté) dans les classes régulières avait été jugée inhumaine pour les enseignants par Michelle Courchesne, l'ex-ministre de l'Éducation, qui s'interrogeait sérieusement sur cette politique d'intégration et qui favorisait plutôt les classes spécialisées, qui sont la hantise de nombreux parents d'enfants ciblés en difficulté ou atteints de pathologies plus graves.

Ce sujet est délicat, difficile à aborder sans provoquer des réactions passionnelles et sans blesser des gens. La crainte des parents est de découvrir que leur enfant n'est pas «normal». Et ce mot doit être mis entre guillemets, car la normalité est un concept revu et corrigé par la rectitude politique. On parle désormais d'enfants «différents». De nombreux parents d'enfants différents, donc, acceptent douloureusement la réalité qui les touche et l'on assiste depuis des années à des batailles épiques devant les tribunaux obligeant les commissions scolaires à intégrer par des jugements de cour, des enfants lourdement handicapés intellectuellement ou psychologiquement dans des classes régulières.

Quand l'enseignant doit faire sortir tous les élèves de sa classe afin qu'un petit, atteint du syndrome de Gilles de la Tourette, puisse retrouver son calme, on imagine le fardeau posé sur les épaules de l'enseignant de cette classe et les perturbations chez les écoliers. Hélas, l'exemple n'est pas fictif et les enseignants peuvent apporter plusieurs témoignages du même ordre.

De plus, nous n'avons pas les moyens de nos politiques vertueuses. Et nous imposons aux enseignants une tâche qui ne relève pas d'eux. Ces derniers ne sont guère formés pour jouer au psychiatre ou au psychopédagogue. Déjà, trop de parents leur demandent d'élever leurs enfants à leur place et les traitent en adversaires, ne leur accordant ni respect ni confiance. La politique d'intégration forcée dans les classes normales peut produire l'effet contraire, à savoir désintégrer la classe, marginaliser davantage ceux que l'on souhaite intégrer et les exposer au jugement du groupe dont on connaît la cruauté parfois.

La volonté de la ministre d'imposer des élèves en difficulté dans les écoles privées et dans les écoles publiques réservées aux enfants doués relance deux débats parallèles. Celui de l'existence même du système privé subventionné et des écoles publiques réservées aux meilleurs élèves et celui sur le financement public de nos politiques d'intégration alors que l'on sait qu'il manque 700 millions de dollars. Avec l'augmentation annuelle du nombre d'enfants à problèmes, comment allons-nous arriver à injecter de nouvelles sommes compte tenu des finances de l'État?

Imagine-t-on, par ailleurs, l'arrivée d'enfants en difficulté d'apprentissage dans des classes d'enfants forts en thème, des enfants performants, compétitifs, toutes ces caractéristiques irritantes pour les égalitaristes qui laissent croire que seule la progéniture de Québec inc. et des élites diverses est inscrite au privé?

Par le biais de la politique d'intégration des enfants en difficulté, c'est la première fois qu'un ministre de l'Éducation affronte le secteur privé. Le débat vient donc de prendre une voie singulière qui pourrait transformer la philosophie même des écoles privées subventionnées. La position de la ministre sur la question de l'intégration rompt également avec celle de sa prédécesseure.

La ministre peut-elle expliquer comment un enfant handicapé intellectuellement ou incapable d'apprendre au même rythme que ses camarades peut faire des progrès scolaires dans une classe d'enfants pouvant suivre normalement le programme? Imagine-t-on un enfant hyperactif ayant du mal à se concentrer dans une classe où il est marginalisé, entouré de petits allumés qui en redemandent à leur prof? Et à vrai dire, peut-on nier les différences d'intelligence, de talent pour apprendre, de curiosité intellectuelle pour satisfaire les vertus d'un égalitarisme illusoire? Respecter les enfants en difficulté et les aider, ne serait-ce pas les protéger des comparaisons cruelles? Les classes spéciales et les écoles spéciales où s'activent des enseignants aussi spécialisés ne demeurent-elles pas le lieu le plus favorable à leur épanouissement pédagogique?

Enfin, la vision de la ministre est aussi révélatrice d'un refus d'admettre que les enfants qui réussissent en classe ont aussi besoin d'être protégés. Il faut d'abord concevoir l'école pour la majorité, aussi brutale que soit cette assertion.

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denbombardier@videotron.ca
22 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 30 octobre 2010 01 h 39

    Les coins obscurs de la pensée...

    Selon Bourdieu, l’échec ou la réussite scolaire sont, le plus souvent, considérés comme des « dons » renvoyant à la nature des individus. L’échec scolaire, processus fondamentalement social, sera donc compris par celui qui le subit comme un échec personnel, renvoyant à ses insuffisances (comme son manque d’intelligence, par exemple). Cette « idéologie du don » joue un rôle déterminant dans l’acceptation par les individus de leur destin scolaire et du destin social qui en découle.
    Vous me voyez venir avec mes grands sabots : l’école rend possible la légitimation de la reproduction sociale. Et le projet de madame Line Beauchamp vient jeter un pavé dans la mare de ce bel unanimisme.

    Que deviennent, parfois, ces enfants forts en thème, ces enfants performants, compétitifs lorsqu'ils et elles accèdent à la sphère symbolique? Avec leur bagage d'habitudes? Ils et elles cherchent à se distinguer. Et à reproduire chez leurs enfants cette propension à la distinction. Alors, comme vous le dites si bien, perpétuons cette apartheid des bolles et des nuls.

  • Andre Vallee - Inscrit 30 octobre 2010 02 h 42

    La fierté des parents

    La fierté des parents et leur amour de leurs enfants les incitent à vouloir ce qu'il y a de mieux pour eux. Et c'est normal, humain.
    Mais on ne peut laisser à laisser à chaque parent de décider des critères de classement des élèves. Ceux qui peuvent avancer plus vite que les autres, ont aussi le droit et le besoin d'avancer, sans quoi leur vie peut-être aussi gâchée.
    J'ai souvent vu des cas sévères d'indiscipline chez des enfants qui passent des heures à écouter et réécouter ce qu'ils ont compris depuis longtemps.

  • Ginette Bertrand - Inscrite 30 octobre 2010 02 h 47

    Vous avez absolument raison sur toute la ligne

    Et il est grand temps que l'angélisme cède place au GBS, en cette matière comme en bien d'autres. Je n'en dis pas plus, vous m'avez enlevé les mots de la bouche.

  • Socrate - Inscrit 30 octobre 2010 04 h 44

    Ah! Ha!

    Vouloir transformer les écoles privées en clubs de Ha! Ah! publics relève de la boîte de Pandore sans plus. De vrais tavernes sportives feraient beaucoup mieux l'affaire en résumé.

  • Democrite101 - Inscrit 30 octobre 2010 07 h 56

    Le problème n'est pas en aval (l'école) mais en amont (les parents sous-formés en psychopédagogie)



    Le débat privé/public est d'une stupidité abyssale pour résoudre le problème des difficultés scolaires.

    Madame Bombardier décrit impeccablement la situation et pointe magistralement le vrai problème: les enfants en difficulté scolaire à cause des carences familiales.

    Voilà la source de presque tous les problèmes des élèves, affectifs et scolaires.

    Alors il faut agir à la source: la déficience pédagogique de très nombreux parents. Il ne s'agit pas de les blâmer mais de les instruire.

    La solution serait l'obligation légale pour les parents de suivre un cours de psychopédagogie de base selon le rythme/échéancier suivant:

    1 semestre (à 3 heures/semaine), le soir, et par 4 fois (4 semestres): (0 à 6 ans), (6 à 12 ans) (13 à 18 ans). En faire la condition obligée pour toucher des allocations familiales, voire même l'amende pour tout parent qui s'y soustrait.

    Attention, pas de grosses théories, mais bel et pied des conseils de pédagogie pratique, des principes élémentaires, de bon sens et de tout temps, des règles d'hygiène, de santé mentale et de bien être affectif. Bref, tout ce qui est, en psychopédagogie expérimentée, élémentaire, clair et sûr.

    Vous ne pouvez vous imaginer les erreurs tragiques que font les parents dans l'éducation de leurs enfants, et prévenir, enrayer ces grossièretés éducatives se feraient vraiment facilement par une science psychopédagogique minimale et obligatoire pour les parents. Et l'école dans son mode actuel deviendrait performante. Ce n'est pas elle le problème, c'est la famille carencée.

    Jacques Légaré, héritier et défenseur des Lumières
    Voir «Page Web Jacques Légaré», à ses rubriques de pédagogie.