Le français des Français

Photo prise rue Sainte-Catherine, à Bordeaux<br />
Photo: Claude Bédard Photo prise rue Sainte-Catherine, à Bordeaux

Plusieurs Québécois déplorent le laxisme de nombreux Français envers leur langue. Faute souvent de maîtriser l'anglais, ils ne sentent pas sa menace, ou si peu. Ajoutez un amour malheureux et unilatéral pour l'Amérique, la lourdeur d'un héritage culturel qui donne envie d'en secouer les fondements pour entrer dans une modernité qui répond Yes ou No. Si bien que ce 13e Sommet de la Francophonie à Montreux, qui s'est penché sur l'état et le futur de la langue française, laisse dubitatif devant l'éventualité d'un rapide changement de cap en provenance de Paris.

Les journalistes du secteur culturel sont aux premières loges pour constater à quel point, dans l'Hexagone, la défense de la langue nationale semble relever du combat d'arrière-garde. Les grandes institutions culturelles publient directement leurs bulletins dans la langue dominante, sans proposer un double choix. Plusieurs artistes suivent le courant. Même l'affichage dans les commerces y goûte. Question de snobisme, de mode, avalisé par le ventre mou de l'État en ces matières. Le vent de mondialisation est puissant mais exigerait des garde-fous. Pensez-vous?

On entend un grand nombre de Français (et de Belges wallons) proférer sans hurler que d'ici 50, 100 ans au plus, l'anglais sera parlé partout à l'échelle planétaire. Le français deviendrait sur son territoire une survivance, à l'instar du vieux niçois et du gaélique breton; alors, autant s'adapter. Ben coudon!

En salle et dans les festivals, comme critiques, on voit un lot de films français. Des bons, des moins bons, la plupart truffés de chansons en anglais. Des oeuvres comme Huit fois debout de Xabi Molia ou Les Petits Mouchoirs de Guillaume Canet, pour ne nommer qu'elles, poussent la note dans la langue du rock, et tout le monde s'en gargarise. À croire que chanter en français relève de l'hérésie ou des moeurs de l'homme de Cro-Magnon. Même scénario aux prix Victoire de la musique en France, où tant d'artistes délaissent leur langue au profit de la dominante, bien assimilée ou pas.

Ça commence par la bande, la perte collective d'une langue, par le jeu, par la création. Les artistes, avec leurs antennes, se tiennent à l'avant-garde des grands courants. Or les regarder fléchir n'augure rien de bon pour la suite des choses. D'ailleurs, bien des films français sont tournés directement en anglais, phénomène planétaire qui pousse vers la lingua franca. D'autres longs métrages de l'Hexagone, quoique filmés en français, se voient allègrement flanqués de titres anglais, dont dernièrement White Material de Claire Denis et Happy Few d'Athony Cordier, etc. Quant au Festival de Cannes, il apparaît si empressé de sauter à l'anglais, même dans des conférences de presse où rien ne le justifie...

On peut jeter la pierre aux Français, côté mots d'emprunt, avec les parking et autres week-end qui parsèment, chic and swell, le vocabulaire courant du parigot. Quand même: nous avons nos propres emprunts, et reconnaissons-leur une syntaxe et un niveau de vocabulaire très supérieurs à ceux du Québécois moyen. Ici, on se bat bec et ongles pour conserver un français boiteux et parlé n'importe comment. À chacun son rapport névrotique avec cette langue extraordinairement riche, menacée comme bien d'autres d'affaissement à moyen terme. Pas si moyen que ça, au fait.

D'autant plus nécessaire, la vigilance, qu'avec les nouvelles technologies, la mondialisation de l'anglais a pris le mors aux dents, ici comme ailleurs. L'été dernier, la directrice de la programmation du Festival d'été de Québec, Dominique Goulet, avait déclaré malencontreusement au Devoir que la chanson française avait peu d'avenir, car les groupes français et québécois étaient de plus en plus nombreux à chanter en anglais. À part Vigneault et Céline Dion, ces bardes n'attirent plus les foules dans les événements à grand déploiement, déclarait-elle en substance. Elle eût certes mieux fait de se taire, tant la question se révèle névralgique. Mais bien des exploitants de salles de spectacles en témoignent: au Québec aussi, ça chante de plus en plus en anglais, et il est souvent difficile, sauf pour quelques noms en lettres d'or, de remplir une grosse boîte avec un répertoire francophone. On est loin des années de ferveur nationaliste, alors que la plupart de nos artistes portaient le parler de leurs pères en étendard. Les Loco Locass relèvent de l'exception.

La France, avec sa population, son rayonnement, son passé littéraire, constitue — est-il besoin de le préciser? — le vaisseau amiral de la francophonie. Nous, Québécois, «petit peuple» — à prendre ici au sens démographique que lui avait donné Pauline Marois, attaquée avec une mauvaise foi cuisante sur le sens de l'expression —, accoudés aux États-Unis, sommes bien placés pour saisir la nécessité de protéger la langue française, de l'intérieur comme de l'extérieur, faute d'y parvenir très bien. Mais on a cent fois raison d'attacher le grelot dans ces sommets de la Francophonie. Sans la France, toutefois, s'égare la longue portée.

L'anglais est devenu la langue internationale, et le nier serait bien sot, mais faut-il lui laisser ce terrain planétaire comme mode d'expression unique, en s'agenouillant bien bas, sans appauvrir un monde en voie d'uniformisation? Tant de langues meurent, tant de cultures s'éteignent. Le français n'en est pas encore là, mais il perd du terrain, entre autres en Afrique — pour des raisons sociopolitiques, le Rwanda est passé à l'anglais. La vigilance s'impose. Au lieu d'affronter le vent avec des politiques musclées et de jouer les chefs de file, la France, ce bastion, s'est jusqu'ici réfugiée derrière un insupportable sourire goguenard qui mène la francophonie droit dans le mur.

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otremblay@ledevoir.com
13 commentaires
  • CLC - Inscrit 30 octobre 2010 04 h 22

    Commentaire d'un immigré français

    "Plusieurs Québécois déplorent ..." ! C'est vrai; C'est ce que j'ai souvent entendu au Québec ... de la bouche de gens qui n'ont jamais mis les pieds en France. Je crois que certains (devinez lesquels) Québécois n'aiment pas recevoir de leçons, mais ils passent leur temps à en donner.
    A ceux qui voudraient réfléchir:
    1. La seule et unique langue officielle en France est le français.
    2. C'est loin d'être facile de trouver du travail en France en étant français et en ayant des diplômes français; Alors je défie quiconque de trouver du travail (déclaré) en France sans parler le français.
    3. A ceux qui déplorent qu'au niveau Européen on utilise l'anglais, il ne faut pas oublier qu'il y a, en Europe, autant de langues qu'il y a de pays (ça me semble pourtant évident).
    4. Quant au français moyen, il faudrait savoir: soit il est nul en anglais et donc il ne peut pas le parler, soit il maîtrise l'anglais et là, si il trouve quelqu'un pour le comprendre, il pourra exprimer son "amour malheureux et unilatéral pour l'Amérique".
    5. Si des français ont les yeux qui brillent quand on leur parle de l'Amérique, c'est aussi parce qu'ils n'ont pas oublié qui est venu les délivrer au cours des deux guerres mondiales (1914-1918 et 1939-1945 pour ceux qui auraient besoin d'un rappel). De plus, je crois que chaque français sait que l'Amérique (E.U) est le pays qui accueille le plus d'immigrants au monde.
    6. Va-t-on reprocher à un Saoudien, Suédois ou Allemand de parler Anglais ? Non bien entendu. Mais il y a deux poids deux mesures, n'est-ce pas ?
    7. Pour ceux qui croient dur comme fer que les Anglais et les Français n'ont pas grand chose en commun, il faudrait qu'ils rouvrent leur livre d'histoire (en ont-il jamais eu un ?), et qu'il s'attardent sur la "guerre de 100 ans" et avant.

  • Catherine Paquet - Abonnée 30 octobre 2010 09 h 41

    Bravo. Il fallait le dire. Et il faut le répéter...

    On s'en va droit dans le mur, si les Français ne cessent pas de se moquer de nos efforts pour améliorer tant bien que mal le français que nous parlons et écrivons, et surtout s'ils ne cessent pas de faire les snob en multipliant les mots anglais qu'ils utilisent, sans quelques fois savoir vraiment ce qu'ils veulent dire.

  • Marc Lemieux - Inscrit 30 octobre 2010 10 h 03

    @ CLC

    Je connais bien la France, et je partage votre avis sauf sur "2. C'est loin d'être facile de trouver du travail en France en étant français et en ayant des diplômes français", avec un diplôme équivalent à ici ce n'est pas plus difficile, mais là n'est pas la question!

    Les Français ne parlent pas les langues étrangères, anglais inclus. La langue anglaise est interdite dans les devoirs d'école, rappelez vous, c'est ce qu'on appelle les "anglicismes", et on perd des points.

    La règle grammaticale est que si un mot n'a pas son équivalent en français (non traduit littéralement), par exemple weekend, alors on peut l'utiliser, sinon on ne peut pas.

    En France l'anglais est une mode, c'est "cool" et c'est repris par le marketing, comme le montre cette photo, c'est pour ça que c'est utilisé. Mais évidement quelqu'un qui vient en vacances pense que c'est une évolution de la langue, ce qui n'est pas vrai.

    Un équivalent de l'utilisation de l'anglais en France serait l'utilisation de mots français aux États Unis, par exemple beaucoup voitures portent des noms de série qui viennent de la langue française, c'est juste une forme d'identification, un nom donné car les Américains ne parlent pas français, et les Français ne parlent pas anglais, ni les autres langues d'ailleurs. Parlez anglais aux Français vous allez voir.

    Mais peut-être les Québécois transposent t'ils leur crainte vis à vis de l'anglais en France?

  • Céline Delorme - Inscrite 30 octobre 2010 10 h 26

    Anglicisme de promotion sociale

    Merci Mme Tremblay pour votre excellent article comme toujours.
    A ce sujet, je rappelle un commentaire éclairant déjà lu dans mon quotidien préféré: Une dame française, professeur de littérature française à Mc Gill, nous expliquait le statut de l'anglais en France.
    Pour les Français, c'est une preuve de promotion sociale de glisser des mots d'anglais dans la conversation. Cela démontre que vos parents ont eu les moyens de vous envoyer étudier aux Etats-Unis, par exemple et que vous avec un statut social supérieur. Seuls les " ringards" (y compris les québécois) refusent les mots anglais.

    Au Québec, explique ce professeur, c'est plutôt le contraire: les anglicismes sont utilisés par les gens moins instruits. Je l'ai vécu moi-même, provenant d'un milieu ouvrier, quand j'ai accédé à l'université, on s'est moqué de mes anglicismes pendant un an ou deux, le temps que je change mon langage et que je parle comme les enfants de professionnels.
    Ce commentaire aidera peut-être à comprendre nos cousins français?

  • Marc Lemieux - Inscrit 30 octobre 2010 10 h 34

    PS @ CLC

    En réalité il y a un autre point que je ne partage pas avec vous, sur le fond de votre réaction. Il ne faut pas mal prendre une critique de la France.

    Français je le suis aussi, du moins à moitié, et il faut accepter une mécanique d'intégration qui en ce qui nous concerne est différente. Moi ce que j'ai vu, c'est des Québécois qui se désolent de vous voir partir, et par là même de voir partir ce qui a constitué leur histoire.

    C'est un sujet difficile et complexe, mais les racines même de ce peuple, arrivé jadis, sont les mêmes que les votre et celles d'avoir eu peur de ne pas survivre, loin, très loin de la mère patrie de l'époque. Il y a une forme de cicatrice dont il faut tenir compte quand on analyse les choses, il ne faut pas prendre cette remarque comme un reproche