Marie Laberge, dense et intense

Une femme émerge du coma, sans mémoire, sans affect. Qui est-elle? Qui sont les gens autour d'elle? Cette fille qui l'appelle maman, cet homme qui se dit son mari, comment leur signifier qu'elle n'a pas du tout envie de retourner du côté des vivants, de retrouver sa vie d'avant? C'est le point de départ du nouveau roman de Marie Laberge, Revenir de loin.

À partir de là, tout est possible, n'est-ce pas? Et en bonne romancière, l'auteure va tisser sa toile petit à petit. Elle va ouvrir une porte ici, en fermer une là, semer des indices ici et là. Elle va reconstituer peu à peu l'identité de son héroïne, son passé, jusqu'à recoller tous les morceaux. Pour laisser place à un nouveau départ.

Ce qui séduit, nous accroche, tout de suite? On est à la fois dedans et dehors. Dedans la tête de cette femme qui résiste, ne veut pas retrouver la mémoire, mais se verra assaillie de plus en plus par des bribes de son histoire. Cette voix intérieure qu'on entend, tout du long. Entrecoupée de dialogues, de descriptions. De plongées dans l'univers intime des autres personnages, aussi.

Puis il y a la construction du roman comme telle. Son découpage. En sept chapitres. Intitulés très justement ainsi: «Ouvrir les yeux», «Se mouvoir», «S'émouvoir», «Savoir», «Voir», «Dire», «Vivre». Tout le parcours de l'héroïne y est résumé.

Il y a la poésie, aussi. Omniprésente. Les vers de Saint-Denys Garneau, de Miron, de Baudelaire, de Rilke et d'autres grands poètes, qui parsèment le roman. La poésie: repère, refuge de l'héroïne, mystérieuses clés qui permettent d'y voir plus clair dans sa propre histoire.

C'est l'histoire d'une femme qui doit affronter ce qu'elle a été, se délester du regard des autres posés sur elle, se défaire de leurs attentes et renouer avec ses propres sentiments, pour se trouver, sans faux-fuyants, puis, refaire sa vie. C'est une recherche effrénée de la vérité, même si ça fait mal.

C'est l'histoire d'u-ne femme qui a vécu coupée d'elle-même, finalement. Et à qui un accident, suivi d'un coma, donne, à 56 ans, une seconde chance. «La chance de Yolande, son amnésie: pouvoir faire un tri et repartir sur un autre pied.»

Elle va rencontrer toutes les embûches du monde en cours de route. À commencer par son propre refus. Son refus de fouiller les secrets enfouis, de revivre une à une toutes les épreuves traversées, les faux pas qui l'ont conduite à devenir la femme qu'elle ne veut plus être.

Mais plus elle avance, et nous aussi, plus ce qu'elle a balayé sous le tapis revient la hanter. Malgré elle. C'est la condition sine qua non pour réapprendre à vivre. Et à aimer.

Il n'y a pas que l'héroïne qui revient de loin dans ce roman. Il y a tous ceux qui l'entourent. À commencer par un petit bum pour qui elle se prend d'affection, qui a perdu une jambe et un pied dans un accident. Mais s'agissait-il vraiment d'un accident? Il y a aussi la fille qui souffre de dépendance affective, le mari alcoolique, l'amant hanté par la mort de sa femme... ça fait beaucoup. Beaucoup de poqués de la vie qui se débattent avec leurs propres démons.

C'est la traversée entreprise par l'héroïne qui nous porte jusqu'à la toute fin. Mais il faut être patient. Il faudra attendre plus de 600 pages avant d'avoir le fin mot de l'histoire. Il faudra accepter de se perdre en chemin. De plonger dans la noirceur absolue. Et de voir s'enchaîner les drames humains à la queue leu leu.

Elle en a long à dire, Marie Laberge. Oui, elle nous tient par l'émotion, elle sait exacerber les passions, fouiller les contradictions: elle est forte, très forte là-dessus. Et elle pose de très bonnes questions. Sur ce qui fait une vie, sur le fait de se mentir ou non à soi-même, sur la nécessité de s'arracher aux autres pour exister par soi-même.

Elle explore aussi des thèmes fondamentaux: la mort, la folie, la maternité. L'oubli, le secret. La trahison, la culpabilité. L'amour-passion plus fort que tout. L'interdit. Tous ces thèmes qu'elle a creusés depuis ses débuts en écriture, au théâtre d'abord, dans ses romans ensuite, prennent place d'une certaine façon ici. Les vannes sont ouvertes au maximum, elle fonce comme jamais dans son dixième roman, Marie Laberge.

Trop? Cette tendance à souligner à gros traits. À y mettre beaucoup, beaucoup de mots. Et de détails. Comme si elle s'employait à retarder le moment de cracher le morceau. Cette tendance à se déployer dans la page, jusqu'à plus soif. Jusqu'à ce qu'il ne reste plus de place pour respirer. Si c'est l'effet qu'elle recherche, Marie Laberge, elle a réussi. Et sans doute trouvera-t-elle lecteur — ou lectrice — à son pied.

Autrement dit: si l'on cher-che un livre où s'engouffrer pendant des heures et des heures jusqu'à en perdre le sens de la réalité, un livre dense, intense, qui ne craint pas d'explorer à fond, sans retenue, sans pudeur, la quintessence des émotions, les dra-mes humains dans toute leur démesure, Revenir de loin est tout indiqué.
1 commentaire
  • Catherine Paquet - Abonnée 31 octobre 2010 05 h 36

    Celà me fait penser à Martha

    Si on "se perd en chemin" dans le dernier roman de Marie Laberge, c'est probablement une constante chez la romancière, car le roman de Martha qui nous prmettait un début une écolution et une fin, en l'espace d'un an et d'une centaine de pages, s'étire maintenant sur une période de trois ans, et on s'imagine que la conclusion promise ne devait pas exister, puisqu'on l'attend encore, et qu'elle n'arrivera vraisemblablement que l'an prochain. Entre temps on se perd en chemin. Je ne crois pas que j'aurai la patience de poursuivre jusqu'à la fin. Un jour quelqu'un m'en dévoilera la conclusion.