Un nouveau, des nouvelles

Quand Edgar Allan Poe, âgé de 36 ans, se présenta à la rédaction d'un journal de Baltimore pour, tel un humble colporteur, y proposer son poème Le Corbeau, son allure impressionna si fortement les chefs de pupitre et les pisseurs de copie surpris en plein labeur qu'ils passèrent le chapeau pour lui payer des vêtements décents. C'est une anecdote que le professeur de création littéraire aime raconter à ses étudiants, surtout s'il a remarqué que les Histoires extraordinaires et autres Histoires grotesques et sérieuses opèrent, un siècle et demi après leur parution, la sorte de petit miracle dont semblent incapables Henry James et Borges: les intéresser. Il ne faut bien sûr pas leur demander l'impossible, comme d'essayer d'imaginer une époque où les quotidiens publiaient des poèmes, parfois même à la une. Habituellement, le professeur ajoute que Le Corbeau est la seule œuvre littéraire à avoir prêté son nom à un club sportif, les Ravens de Baltimore.

On doit à Poe d'avoir, le premier, risqué une approche théorique de la nouvelle moderne (dans sa critique des Contes racontés deux fois de Hawthorne). Cet alcoolique impécunieux mourut à quarante ans, trop tôt pour assister au développement fulgurant du marché des magazines grand public, qui feraient de Francis Scott Fitzgerald et de Hemingway, entre autres boit-sans-soif, des écrivains riches et célèbres. Après-guerre, Salinger reprendrait le flambeau. Et Carver, et tous ces autres dont les bras meurtris par le combat et le poids fou et les bonds de ces saumons et de ces espadons au bout de la ligne et la résistance des touches des antiques Underwood de l'ère pré-iBook continuent de nous tendre, histoire après histoire.

Aujourd'hui, en traduction française, une collection comme «Terres d'Amérique», chez Albin Michel, avec son riche échantillonnage, témoigne de la vitalité toujours florissante de ce genre littéraire dans la patrie d'adoption de maman Dion. Avec les Scott Wolven, Charles d'Ambrosio, Tom Bissel, Benjamin Percy, Craig Davidson, Ben Fountain et autres Thom Jones venus, au fil des ans, gonfler de leur prose shootée à la coco et aux antidouleur les piles du pont de papier remâché et d'histoires qui relie ma cuisine et mon lit au pays d'à côté, le «territoire littéraire de la masculinité» (dixit l'éditeur) semble bien occupé, et la chasse, la pêche, la terreur surarmée et les bagarres à coups de poing ont encore de belles pages devant elles.

Pas beaucoup de bonnes femmes dans le lot, c'est vrai. Et si, entre les cours de creative writing d'universités perdues au fond de l'Iowa ou les sauvageries michiganes dont ils ne cessent de sortir telles des Mustang bien huilées vomies par la chaîne de montage, et les pages du New Yorker où les plus talentueux ou chanceux ou mieux placés d'entre eux feront leurs premiers tours de piste, les auteurs de ces livres peuvent, à la longue, donner l'impression de s'être échappés d'un même album de famille, on aurait tort de conclure pour autant qu'ils sont le produit de quelque opération de clonage ultrasecrète — quoique, à bien y penser, si le FBI surveillait Papa Hemingway au moment de son auto-euthanasie au Montana, tout est possible... non?

En avant du peloton

De toute manière, il y avait longtemps que, dans cette tribu masculiniste à plume, je n'avais pas vu quelqu'un se détacher aussi nettement du lot que Wells Tower. Bon, s'il veut absolument faire jouer ses muscles dans une veste matelassée rouge fluo, quelqu'un devrait peut-être lui expliquer que, même dans le Maine, on ne chasse pas indistinctement l'orignal ou le chevreuil à la carabine, une période étant prévue par la loi pour la récolte de chaque animal, et aussi que son coup de .300 Magnum au but à 300 mètres par quelqu'un qui n'a pas tiré une seule fois depuis quinze ans, et cette viande de gibier qui se gâte mystérieusement en l'espace de trois heures, tout ça ressemble un peu trop à une histoire de chasse entendue dans un bar avant d'être narrée de travers par un homme de lettres.

Mais je ne vais pas cracher dans la platée de binnes: Tout piller, tout brûler révèle un art d'écrire surprenant, une sûreté de main, un sens de la narration et une intelligence des situations tout à fait exceptionnels. Tower possède, entre autres, une manière de sortir au bon moment la comparaison qui fait mouche: «"Regardez, il fait goûter le vin à ce Noir", dit mon père, aussi émerveillé que s'il voyait un écureuil laver un casse-noix.» Il y en a comme ça des tas et des tas, assez en tout cas pour promener l'auteur de cette chronique entre un sourire de lecteur bien réveillé et le clin d'oeil d'une dose d'admiration professionnelle. Orignal qui pourrit sur pied ou pas, le style de ce jeune gars ressemble bel et bien à une .300 Magnum tandis que, assis dans notre salon, mille kilomètres plus loin, nous nous prenons sa phrase à gros grain américain en plein cerveau.

Oui, mais à ce jeu-là des gros bras, le nouvellier nous lasserait vite. «Au troisième coup, je sentis quelque chose céder, une impression écoeurante, comme un os de poulet cru qui craque sous un ciseau à volaille.» Il est bien fini, voyez-vous, le temps où, dans une rixe littéraire normale, on pouvait s'en tirer avec un oeil au beurre noir. Il y a là aussi, comme au cinéma, inflation, et le moindre coup de coude résulte maintenant en une «joue enfoncée et [un] oeil qui [pend] dans son orbite...»

Or le meilleur de Tower nous arrive quand, cessant d'essayer de jouer au dur, il dirige plutôt sa lunette de visée vers les êtres les plus faibles et fragiles, les plus démunis en face du pouvoir à l'état brut: physique, prédateur, mâle comme de raison. Chez Tower, les beaux-pères sont plus dangereux que des léopards échappés. La délicatesse, la retenue et l'empathie avec lesquelles il nous invite à le suivre sur les traces de la jeune fille trop aventureuse d'Amérique sauvage et sur celles du petit garçon d'À la fête foraine (nouvelle qui, en trente pages, couvre le territoire d'un roman) font à mon avis de ces deux textes des sommets de la nouvelle contemporaine, tissés qu'ils sont d'une très subtile sensibilité et d'une technique allusive digne du meilleur Carver. Comme ce dernier, Tower manie, au coeur de ses fictions, des objets et des bribes de faits en apparence anodins, mais qui soudain se chargent de sens, comme si l'écrivain découvrait, à mesure que sa parole les effleure, la signification inhérente aux choses elles-mêmes. Je ne suis pas près d'oublier cette tomate solitaire dans Une porte dans l'oeil. Pur jus, elle était.

Tout piller, tout brûler
1 commentaire
  • Geoffroi - Inscrit 30 octobre 2010 09 h 06

    Les léopards échappés...d'Outremont sur Pauline

    Attendez que je me rapelle...,dixit René, ce bout de phrase est fort pertinent :

    «...les beaux-pères sont plus dangereux que des léopards échappés...»

    Bravo pour votre texte.