Ne plus savoir à quel sein se vouer

Ne plus savoir à quel sein se vouer<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Joël Saget Ne plus savoir à quel sein se vouer

Au début, j'étais plate. Puis je n'ai «pas eu de seins» durant longtemps. On me faisait presque une faveur en les remarquant. Le premier à les avoir repérés et vénérés fut mon B... Un an d'allaitement qui lui donne des droits acquis pour la vie. De temps à autre, un médecin les ausculte en cherchant la bosse de la mort.

Je croyais avoir fait le tour de la question. Entre les seins ornementaux que j'arbore sans soutif, les seins érotiques que je concède en fantasmes aux hommes ou aux femmes, les seins nourriciers qui connurent leur année de gloire et ceux que je regarde s'aplatir comme une galette dans l'appareil à mammographies, cette glande m'est toujours restée pour le moins mystérieuse. On a beau prendre en main la vie de ses seins, il n'en reste pas moins une variable inconnue, donneuse de vie et grande faucheuse, distillant le lait et le venin. Les seins voient double, faux frères, amis et ennemis.

«Pour les femmes, leurs seins incarnent la tension existentielle entre Éros et Thanatos — la vie et la mort — sous une forme visible et palpable», écrit la chercheuse Marilyn Yalom dans Le Sein - Une histoire (Gallade éditions), un ouvrage fort ambitieux préfacé par Élisabeth Badinter et dans lequel je me suis plongée avec avidité.

Curieusement, au fil du temps, les seins sont demeurés érotiques, succombant même à la chirurgie par coquetterie, mais beaucoup plus mortifères, du moins statistiquement. Une femme sur neuf combattra un cancer du sein. On découvre davantage de cancers du sein (grâce aux programmes publics de dépistage, notamment) mais on en meurt moins, la bonne nouvelle.

Et nos compagnons de route nous font parfois faux bon en chemin, nous laissant avec une identité fragilisée, une douleur qui ressemble à celle du membre fantôme des amputés.

«Qui aurait dit qu'un jour j'aurais moins de boules que toi!», m'a balancé une amie d'enfance qui a eu recours à une double mastectomie il y a trois ans et dont les obus avaient toujours produit leur effet sur les troupes. Aujourd'hui, son mari l'aime encore, sinon plus qu'avant, car elle est bien vivante, avec ou sans spectateurs au balcon.

Docteur Nichon

Parmi la panoplie de spécialistes qu'une femme consulte dans sa vie, son docteur Nichon est un complice aussi crucial que son coiffeur ou son conseiller financier. Le mien est un homme enjoué et tendre à qui je confie ma poitrine sans pudeur et sans honte car je sens qu'il aime toutes les pointures et toutes les femmes.

Encore la semaine dernière, tiens, portée par une inquiétude bien réelle, j'étais pendue à ses lèvres. Il faut le voir pianoter comme un aveugle du bout des doigts, comme s'il explorait un nouveau continent à la recherche d'un filon d'or. Il faut l'entendre s'émerveiller devant l'échographie et chaque fois me redire: «Regarde, ici tu vois la peau, les tissus sous-cutanés, les membranes, fascia, le ligament de Cooper qui divise le sein en lobes. C'est comme si tu regardais un pamplemousse coupé en deux, la glande mammaire dans chacun des segments. Et puis, tu peux voir le système canaliculaire qui amène le lait. C'est fascinant.»

Il est sincèrement hypnotisé, le bon docteur, qui est spécialisé dans l'imagerie du sein depuis dix ans. Quand je regarde Daniel Tozzi m'examiner, je me sens comme une déesse, un miracle. Et mes seins ne sont pas si petits, ils sont denses.

«Tu as des seins de nourrice, tu ne manqueras jamais de lait», m'avait-il assurée avant de concevoir mon B. Il avait raison, j'aurais pu en allaiter trois au XVIIIe siècle; je n'aurais pas manqué de clients.

Docteur Tozzi est un saint, le saint des seins sains (scuzez-la). Parfois on sent le médecin qui s'applique, tantôt le scientifique médusé, tantôt l'homme humble et admiratif. C'est lui qui m'a convaincue de passer une mammo annuelle après 40 ans, car 50 % des cancers ne se situent pas dans la fourchette 50-70 ans qui suivent le protocole bisannuel de dépistage mis en place par la santé publique. «La santé publique, c'est comme l'armée, rappelle le docteur Tozzi. Elle envoie des soldats au front et s'attend à ce qu'un certain pourcentage meure. C'est un choix de société. Moi, je traite chaque soldat...»

Octobre, mois du cancer du sein

Je bois mon litre de thé vert chaque matin, je n'abuse pas de l'alcool, je fais du sport, des facteurs très importants dans la lutte contre le cancer du sein. Mais deux fois plutôt qu'une, chaque année, je vais me faire tâter professionnellement. Et ces moments ne sont jamais dénués d'émotions fortes.

«Chaque femme a une attitude différente en arrivant dans mon bureau, me signale le doc. Certaines sont cinglantes, d'autres nonchalantes, verbomotrices, silencieuses, colériques, impatientes, loquaces, taciturnes. Je le sens par leur langage corporel; elles ont chacune une façon d'exprimer leur anxiété.» Et parfois, le docteur doit annoncer de bien mauvaises nouvelles. «Il ne faut pas que je me brise devant elle, elle a besoin de mon soutien, dit-il. On travaille ensemble vers un dénouement heureux. Et les pronostics sont bons quand on découvre la tumeur assez tôt.» On l'embrasserait sur les deux joues lorsqu'il ne trouve rien.

Parfois, aussi, le bon docteur devient un conseiller esthétique. Beaucoup de femmes se font retoucher l'anatomie. «Y a de plus en plus d'Anne-Marie Losique qui entrent dans mon bureau. Des jokers qui ne trompent personne, et ça veut surtout dire: "Je suis mal dans ma peau", constate le Dr Tozzi. Plusieurs patientes me demandent un avis esthétique; ça tombe dans le non-médical. Elles veulent une opinion d'expert qui en voit beaucoup pour se comparer à la moyenne.

«Moi, je me fais un devoir de les convaincre de ne pas corriger la nature. J'essaie de les rassurer, leur dis d'apprendre à s'aimer. Y a des seins de femmes de 50-60 ans qui sont magnifiques. La semaine dernière, j'en ai même examiné une de 75 ans, fripée, très belle. C'est une beauté mature, comme une bonne pêche bien juteuse. On est en train de perdre cette notion de beauté qui a quelque chose à exprimer.»

Sans surprise, le docteur Tozzi, 61 ans, ne compte pas cesser de pratiquer de sitôt, tant que la passion restera au rendez-vous. «Ce sera mon activité de retraite, dit-il. Certains se mettent à la peinture. Moi, je palpe des oeuvres d'art.»

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cherejoblo@ledevoir.com

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Appris: dans Le Sein - Une histoire, de Marilyn Yalom, que les Français préféraient les petits seins, considérés comme plus nobles, jusqu'à la fin du XVIe siècle. Quant aux poètes médiévaux, ils en pinçaient eux aussi pour les petits seins «perchés hauts sur un ventre large». Tout le contraire d'aujourd'hui. Un ouvrage qui nous fait saisir à quel point le sein répond aux modes sociales, médicales, esthétiques, voire politiques, depuis la nuit des temps.

Aimé: les seins des prostituées de l'expo Rouge Cabaret du peintre allemand Otto Dix au MBA de Montréal. De la vérité, de la gravité, de l'émotion, rien de moins. Et l'oeuvre d'art dans toute sa splendeur.

Pleuré: sur Revivre!, de Guy Corneau, un ouvrage sensible et touchant pour quiconque veut aller plus loin que la surface de l'épiderme en matière de cancer. Notre psychanalyste jungien national a été lui-même victime d'un très grave cancer de l'estomac en 2007. Le regard qu'il pose sur la maladie est d'autant plus pertinent. Je retiens sa recette de jus de verdure matinal (une demi-botte de persil, deux poignées de graines germées, du gingembre frais, un demi-citron avec le zeste et un demi-litre de jus de raisin blanc avec un peu de sirop d'érable. Quelques pages sur la mammographie à laquelle il a dû se soumettre feront sourire toutes les femmes. Un livre à conserver précieusement ou pour accompagner dans la maladie, et où, curieusement, Guy Corneau salue le pouvoir salvateur du déni. L'avant-dernier chapitre consacré à l'accompagnement de son âme soeur, atteinte d'un cancer du sein, remue particulièrement.

Noté: sur l'excellent site Passeportsanté.net, cette semaine, un article sur le dépistage du cancer du sein. 12 % de chance de gagner à la loterie des seins (6 % par sein?), 3 % de chances d'en mourir. L'Agence d'évaluation des technologies et des modes d'intervention en santé (AETMIS) déconseille le dépistage annuel du cancer du sein chez les femmes de 40 à 49 ans. Pendant 10 ans, ce dépistage annuel permettrait de sauver 0,9 vie (sur 1000 femmes) et provoquerait parallèlement 0,5 décès en raison des radiations. Pour celles qui se meurent d'inquiétude, par contre, on n'a pas encore trouvé mieux.

Retrouvé: dans Les Seins - Encyclopédie historique et bizarre des gorges, mamelles, poitrines, pis et autres tétons, de Martin Monestier (le cherche midi éditeur, 2001), cette phrase: «La non-existence de "l'idéal" est rassurante, qui ne laisse aucune poitrine sur le bord du chemin de l'amour, qui, on le sait, transcende même la laideur. Le seul "idéal" du sein acceptable serait donc celui de Ninon de Lenclos. Il doit tenir dans la main d'un honnête homme.»

Prié: pour mes seins devant la statue du frère/Saint-André à l'oratoire. Ça a fonctionné. Avis aux sceptiques: il n'a pas été canonisé en vain.

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Joblog - Femmes de paroles


Cette semaine, le site www.femmesdeparole.com diffusait les segments enregistrés avec Lise Payette, une des 50 femmes sélectionnées dans l'exercice pour souligner le 50e anniversaire du magazine Châtelaine. Derrière sa voix douce et posée, j'ai toujours aimé l'autorité naturelle de cette féministe de longue date, ministre de la Condition féminine, entre autres choses, et collaboratrice au Devoir chaque vendredi. Elle nous parle de ce qu'elle a appris au cours de sa vie: tolérance, générosité et espoir. Elle nous donne aussi sa définition de la beauté, à cent lieues des pots de crème: le matin qui se lève, la journée qui se déroule et la nuit qui tombe. Une voix tout sauf superficielle. - http://blogues.chatelaine.com/blanchette/

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4 commentaires
  • Martin Dufresne - Abonné 29 octobre 2010 00 h 33

    Le saviez-vous?

    Un test génétique que seul l'Ontario accepte de rembourser éviterait la chimiotérapie à 85% des patientes du cancer du sein. Elles n'en ont aucun besoin, et ce "traitement" leur démolit l'organisme. (Source: http://3.ly/YNZS)
    Vous n'avez pas une élection à préparer, Monsieur Charest?

  • Democrite101 - Inscrit 29 octobre 2010 08 h 38

    Un tout petit point de vue masculin


    L'érotisation des seins féminins chez les hommes n'est pas universelle. Est-elle seulement générale ? Sans doute. Beaucoup d'hommes sont moyennement excités par les seins. Ils affectionnent d'autres zones érogènes, le bassin notamment, les fesses, la croupe comme on dit peut-être encore.

    Ainsi donc, est franchement triste que des femmes s'en fassent outre mesure sur la séductibilité de leurs seins. Qu'elles se rassurent en pensant que les hommes regardent très souvent autre chose de leur anatomie, plus encore qu'ils sont multiexcitables (par l'allure, la démarche, les propos, le parfum (délicat), la disponibilité affichée, les vêtements pignon sur rue, et mille autres choses que l'érotisme et la sexologie ont depuis longtemps inventoriées.

    En résumé, il est temps que les femmes et les hommes fassent de l'érotisme un pur plaisir et non une angoisse de plaire ou de ne pas plaire. Se chirurgiquer est une plaie maso, inutile pour le désir masculin. Éros est multiforme, multi actions, multi situations et multi gestes (avant, pendant et après). Il souffre plus du moins que du plus, meurt de moins et non de trop.

    Qu'Éros soit ludique, plaisant, fréquent et sans problème ! Plus vrai encore en étant lui-même (jouissance pure qui ne considère qu'elle-même) sans être parasité par des bibittes qui le font pleurer par l'auto-mépris envers son propre corps.

    Jacques Légaré.
    Voir «Page Web Jacques Légaré»; y lire mon article «Une éthique sexuelle»: (http://oeuvres-de-jacques-legare.iquebec.com/209-e

  • Trobadorem - Inscrit 29 octobre 2010 13 h 41

    Wow, je vous découvre Mme Blanchette...

    C'est inspirant de vous lire. Merci

  • Marcel Bernier - Inscrit 29 octobre 2010 16 h 34

    Puisqu'il faut mourir...

    Quand j'entends parler de cancer, de tous les cancers, je vois l'ombre de la mort qui pointe et le philosophe me susurre tout bas :
    « Accoutume-toi sur ce point à penser que pour nous la mort n'est rien, puisque tout bien et tout mal résident dans la sensation, et que la mort est privation de nos sensations. Dès lors la juste prise de conscience que la mort ne nous est rien autorise à jouir du caractère mortel de la vie: non pas en lui conférant une durée infinie, mais en l'amputant du désir d'immortalité. Il s'ensuit qu'il n'y a rien d'effrayant dans le fait de vivre, pour qui est radicalement conscient qu'il n'existe rien d'effrayant non plus dans le fait de ne pas vivre.
    Stupide est donc celui qui dit avoir peur de la mort non parce qu'il souffrira en mourant, mais parce qu'il souffre à l'idée qu'elle approche. Ce dont l'existence ne gêne point, c'est vraiment pour rien qu'on souffre de l'attendre ! Le plus effrayant des maux, la mort, ne nous est rien, disais-je : quand nous sommes, la mort n'est pas là, et quand la mort est là, c'est nous qui ne sommes pas ! Elle ne concerne donc ni les vivants ni les trépassés, étant donné que pour les uns, elle n'est point, et que les autres ne sont plus. » (Épicure)

    Par ailleurs, tout comme vous, j'ai beaucoup d'estime pour madame Payette. Pour paraphraser Simone de Beauvoir : elle a exercé sa liberté pour comprendre, saisir et découvrir le monde qui l'entoure, elle a trouvé en lui des ressources pour s'affirmer comme sujet; elle manifeste une exubérance vivante, une curiosité, un esprit d'initiative, une hardiesse exemplaire.