Le ballon de rouge

Un ballon de rouge<br />
Photo: Jean Aubry Un ballon de rouge

«J'boirai du lait quand les vaches boufferont du raisin», a déjà dit l'acteur Jean Gabin devant un ballon de rouge servi au comptoir. Ce comptoir de bistrot qui raconte ou qui écoute, «comptoir-confessionnal» où le buveur fait tourner des ballons sur son nez avant de les écluser pour ensuite se dégonfler, emporté par de trop larges soifs et des discours-fleuves. Un ballon de rouge, tout simple, tout bon, d'à peine quelques millilitres de contenance parce qu'il sera renouvelé illico aussitôt la dernière rasade envoyée: «Patron, un autre!»

Tout aussi rond qu'il est transparent sur ses intentions, le ballon s'attache avant tout à faire rouler sur ses flans ventripotents ce vin rieur, souple et friand qui le rapproche plus du vin «boisson» que du vin «méditation», pressé qu'il est de mouiller à la fois la glotte et l'instant dans une célébration qui se veut être tout aussi éphémère qu'authentique. «Emballons-nous!», aiment à lancer ces soiffards assis au comptoir, du côté de Morgon, là où Marcel Lapierre lui-même savait rendre heureux le ballon de beaujolais. L'homme qui nous quittait le 11 octobre dernier se plaisait d'ailleurs à dire que «le vin est une boisson» et qu'à ce titre, il doit régaler et être pissé, sans autre forme de masturbation intellectuelle. J'adhère. Mieux, je lève mon ballon bien haut tout là-haut à Marcel Lapierre!

Si la fonction crée l'organe, alors le ballon de rouge empoigné à belles mains, parfois avec débordements, devient rapidement véhicule de plaisir pur. Y logent avant tout ces vins peu tanniques, vivaces et dotés de tempéraments de base bien trempés, facilement identifiables, tels ces gamays, pinots noirs, cabernets francs, teroldegos, dolcettos, piquepouls, sauvignons, melons de bourgogne, grüner veltliner, chasselas et autres aligotés qui savent tirer de la forme tout de même ingrate du ballon en question leur épingle du jeu, sans y laisser trop de plumes au passage.

Ce pourrait être par exemple ce simple mais savoureux Pinot Noir Santinello 2008 de Vénétie (9,95 $ - 11254313); ce juteux Beaujolais 2009 de chez Mommessin (14,25 $ - 313734); ce très fréquentable Gamay de Touraine 2009 du sieur Marionnet (15,85 $ - 3295321); ce Saumur Champigny 2009 de Louis Roche (16,75 $ - 635227) au profil coloré, franc de goût, alerte et bien mûr (**1/2, 1); ces chinons 2007 de chez Alain Lorieux (17,40 $ - 873257), tendres, légers, épurés et texturés (***, 1) et de chez Bernard Baudry (19 $ - 10257571), d'une séduction première, d'un équilibre souverain (***, 1); ou encore ce Bourgueil 2007 Tuffeau (20,30 $ - 872481), un peu plus fourni mais toujours bien souple, avec une rare profondeur de fruit et un grain de tanin longuement palpable (***, 1).

Un ballon de blanc? Pas de chichis ni de formalités: chatouillez les huîtres et éborgnez les bigorneaux! Démarrez avec ce Genoli 2009 de la Rioja (12,35 $ - 883033), au fruité bien net et tranché (**1/2, 1); ce Muscadet du Château du Cléray 2009 (14,65 $ - 167379), qui fait saliver avant même d'empoigner le ballon avec ce fruité à peine perlant tonifié par une fine touche minérale (**1/2, 1); ce Saumur 2009 du Domaine Langlois-Château (15,25 $ - 962316), léger mais aussi concentré sur le plan fruité, svelte, dynamique, avec une finale nette (***, 1); ou encore ce Vouvray «Cuvée de Silex» 2009 du Domaine des Aubuisières (16,75 $ - 858886), dont la pointe de douceur lovée autour de l'acidité avec mesure et une réelle complicité assurent à vos linguine sauce crème, asperge et saumon fumé l'occasion de boire sans autre souci que de faire rebondir un autre ballon de blanc (***, 1).

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Vous lirez ces lignes alors que j'aurai troqué les ballons de rouge et de blanc pour le verre Riedel, nettement plus sophistiqué celui-là, dans le cadre de la 9e édition de l'événement Montréal Passion Vin, qui se déroule aujourd'hui et demain à Montréal, dont je ne manquerai pas de rendre compte ici même, vendredi prochain. Autres vins, autres verres, autres aventures.

Même si Alphonse père et fils Mellot ne se formaliseraient pas du ballon pour faire glisser leur Sancerre 2009 du Domaine de la Moussière (26,70 $ - 033480), il serait tout de même approprié de rendre compte de la pureté exquise de ce sauvignon dans un verre fin au col plus refermé et au buvant si sensuel qu'il fait doucement l'amour à vos lèvres: essayez, vous verrez! (***1/2, 1).

Dans la même optique, mais en plus substantiel celui-là, ce Sauvignon 2008 et 2009 Dog Point de Nouvelle-Zélande (22,90 $ - 11200681), limpide, généreux et animé d'un mouvement fruité qui évoque le sac et le ressac d'une vague aux nuances iodées. Superbe! (***1/2, 1).

En rouge, du côté chilien, pour se mettre en bouche, ce Don Reca 2007 de Vina la Rosa (21,75 $ - 11305619), si dense qu'il tache le verre, un vin immense, d'une architecture complexe, richement étoffé, aux tanins fins, d'une excellente tenue. Le servir impérativement sur une viande bien rouge (***, 2 ©).

Quatre millésimes, maintenant, d'une des plus prestigieuses cuvées locales, soit Don Melchor de la maison Concha y Toro, un vin qui fait autorité côté cabernet sauvignon:

-2005 (79,75 $ - 11233820): tout jeune et sur le fruit. Puissance, vinosité et longueur sur un ensemble magnifiquement équilibré. Racé. ****, 2 ©

-2004 (74,75 $ - 11233740): plus jeune encore que 2005, dense, tannique, d'une substance fruitée abondante savamment fusionnée au boisé. Long. ****, 3 ©

-1997 (89,75 $ - 10755968): à point. Fragrant, détaillé et doté de beaucoup de vitalité, le vin, encore porteur de fruit, se nuance finement sur les épices, la résine, la menthe et le bois de cèdre. Style et caractère. ***1/2, 1 ©

-1995 (89,75 $ - 10755941): une belle bouteille encore ferme en milieu de bouche, moins acide que le 1997, plus plein, plus riche mais aussi plus évolué. Longue finale sur le havane. Autre chose qu'un ballon de rouge! ****, 1

-Potentiel de vieillissement du vin: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus. ©: le vin gagne à séjourner en carafe.

-Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2011 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $ et chroniqueur à l'émission d'Isabelle Maréchal sur les ondes du 98,5 FM.

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www.guide-aubry.com

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Les vins de la semaine

La belle affaire - Sauvignon Blanc 2010, Caliterra, Casablanca, Chili (11,90 $ - 275909)

Il existe certes des sauvignons plus ambitieux, plus enrobés, avec ces essences de fruits tropicaux qui dégoulinent de partout, puis il y a celui-ci, net et bien droit, sec et vibrant, léger et persuasif avec cette nuance de citron vert amoureux des huîtres fraîches. 2.

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La syrah - Crozes-Hermitage 2007, Guigal (26,90 $ - 739243)


Les inconditionnels trouveront dans cette cuvée signée avec précision et maîtrise par la maison Guigal cette expression unique où la fougue, le fruit et la trame tannique bien dessinée bondissent plus encore sous l'élan d'une acidité de premier plan. Sérieux régal! 2.

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La primeur en blanc - Menetou Salon 2008, Henry Pellé (18,15 $ - 10523366)


Tout comme le sauvignon chilien mentionné en deuxième case à gauche, l'expression du fruité prime sans concession ni sucrosité, avec ici en prime cette tension florale et minérale qui ajoute à la sapidité et au bonheur de boire bon. Chèvre frais, coquillages, crabe... 1.

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La primeur en rouge - Château d'Or et de Gueules «Cuvée les Cimels» 2007, Costières de Nîmes (18,05 $ - 11034425)


Il faudra fouiller pour le dénicher, mais il en vaut la chandelle! Le fruité livre rapidement l'expression de ces vieux carignans bien mûrs dont la sève généreuse plonge en profondeur, régalant sans mesure mais avec une bonne idée de terroir derrière. 2.

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Le vin plaisir - Parés Baltà Cava Brut, Pacs del Penedès (14,80 $ - 10896365)

Ce mousseux rond, plein et généreux, d'un fruité irrésistible, disponible actuellement dans 55 succursales seulement, est une affaire à grappiller rapidement. Il y a ici de l'éclat, de la gaieté, un mouvement de bulles ascendant très libre et entraînant une finale propre. 1.