Honteux anniversaire

La classe politique est friande d'anniversaires, qui sont l'occasion d'actualiser d'anciennes polémiques ou d'en lancer de nouvelles... À cet égard, 2010 est une année particulièrement faste: 50e anniversaire de la Révolution tranquille, 30e du référendum de 1980, 20e de la mort de l'accord du lac Meech, 15e du référendum de 1995...

Il y a cependant un anniversaire que l'Assemblée nationale ne célébrera pas: le 14 décembre prochain, il y aura dix ans que, pour la seule et unique fois de l'histoire du Québec, son assemblée législative a officiellement blâmé un homme, Yves Michaud, sans même l'entendre et sans aucune justification.

Tout le monde sait depuis longtemps qu'il n'a jamais prononcé les propos antisémites qu'on lui avait reprochés. Pourtant, toutes les tentatives de lui accorder une réparation ont été délibérément sabotées.

L'ancien chef du Service de recherche et directeur des Études documentaires de l'Assemblée nationale pendant 25 ans, Gaston Deschênes, qui vient de publier un livre intitulé L'Affaire Michaud. Chronique d'une exécution parlementaire, n'a rien d'un extrémiste. Cet historien devenu fonctionnaire avait toujours eu le plus grand respect pour l'Assemblée nationale, mais il a été scandalisé par ce déni de justice, comme devraient l'être tous les Québécois soucieux de démocratie.

La semaine dernière, le député péquiste de Borduas, Pierre Curzi, au comble de l'indignation, a comparé à la Loi sur les mesures de guerre le bâillon imposé par le gouvernement Charest pour forcer l'adoption de la loi sur les écoles passerelles. On fait tout un cirque pour une entorse au règlement qui se répète tous les ans, mais l'Assemblée nationale peut traîner un citoyen dans la boue sans qu'aucun de ses membres s'en émeuve.

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Quand on sait à quel point les parlementaires sont pointilleux sur la fidélité des propos qu'on leur a prêtés, la désinvolture avec laquelle ils ont condamné M. Michaud, alors qu'il leur était physiquement impossible de savoir ce qu'il avait dit, est tout simplement révoltante.

M. Michaud a annexé au texte qu'il a publié hier dans Le Devoir les noms des 22 députés toujours en fonction qui ont voté pour la motion, notamment Jean Charest et Pauline Marois, et qui n'ont jamais manifesté publiquement le moindre regret.

Sans l'excuser, l'absence de scrupules des députés libéraux, qui cherchaient à piéger l'adversaire, n'a rien de très étonnant. Que les péquistes se soient joints à eux pour lapider un des leurs sans se poser de questions est franchement honteux, même si M. Michaud était indéniablement un homme dérangeant.

Même son vieil ami Bernard Landry l'a accablé en déclarant sans la plus petite vérification qu'il avait commis «une erreur historique monstrueuse en banalisant l'Holocauste». Qu'en était-il de la fameuse règle du audi alteram partem?

C'est l'ancien chef du Parti égalité et directeur régional de B'naï Brith, Robert Libman, qui a du prendre la défense de cet indépendantiste de la première heure et défenseur acharné de la langue française. Trouvez l'erreur!

On peut comprendre la panique de Lucien Bouchard à l'idée que ce franc-tireur totalement incontrôlable soit désigné candidat péquiste à l'élection partielle dans Mercier. M. Michaud lui aurait rendu la vie impossible. Il aurait cependant dû avoir le courage d'exercer son autorité de chef et s'opposer à son investiture, quitte à déclencher une autre crise au PQ. En sa qualité de premier ministre, il avait le devoir de préserver l'intégrité de l'Assemblée nationale. Il y a gravement manqué en la transformant en tribunal d'inquisition.

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Il est troublant de penser que rien ne pourrait empêcher la répétition de cette injustice puisque les tribunaux s'en sont lavé les mains et que l'Assemblée nationale a refusé d'inclure les dispositions nécessaires dans son règlement.

M. Deschênes s'est même vu interdire l'accès au fonds d'archives Jean-Pierre Charbonneau, qui était président de l'Assemblée au moment de «l'affaire Michaud». Comment peut-on protéger la réputation des gens honnêtes si n'importe qui peut se fourrer le nez dans les archives, n'est-ce pas? Encore une fois, trouvez l'erreur!

Même si M. Michaud avait tenu les propos qui lui ont été reprochés, la liberté d'expression fait partie des droits fondamentaux garantis par la Charte des droits et libertés de la personne du Québec, aussi bien que par la Charte canadienne des droits et libertés.

Invité au lancement du livre de M. Deschênes, Jacques Parizeau a dénoncé cette «dictature de la rectitude politique», dans laquelle il voit un effet de la concentration des médias, qui favorise la pensée unique.

S'il y a un homme qui a été injurié et même diffamé au cours de sa carrière, c'est bien l'ancien premier ministre. Il ne lui est cependant jamais venu à l'esprit d'utiliser l'Assemblée nationale pour régler ses comptes.

Le Québec se flatte à juste titre d'avoir un des plus anciens Parlements du monde. Son histoire n'a pas été toujours très édifiante, mais la motion du 14 décembre 2000 est certainement une de ses pages les moins glorieuses.

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mdavid@ledevoir.com
35 commentaires
  • emeri - Inscrit 28 octobre 2010 01 h 36

    Il n'est jamais trop tard pour bien faire

    Lorsque le Parti Québécois reviendra aux affaires lors de la prochaine élection,
    j'ose espérer que madame Marois se fera un devoir de présenter une motion d'excuse à l'endroit de ce québécois émérite.
    Ce serait la moindre des choses.
    J'étais abasourdi lorsque, en 2000, l'Assemblée Nationale au complet a
    crucifié monsieur Michaud sans même l'entendre.
    C'était une honte et ce le sera tant que justice ne sera faite.
    Réjean Grenier.

  • Jean-François Trottier - Inscrit 28 octobre 2010 02 h 37

    Faut aussi se rappeler le contexte.

    Sans chercher à excuser qui que ce soit, il faut se rappeler aussi qu'une des causes qui forçait le PQ à réagir aussi vigoureusement était le spectre encore tout frais de la remarque sur le "vote ethnique" de Jacques Parizeau. Associer péquisme et racisme est une des pierre d'assises de la stratégie Libérale. Sacrifier Yves Michaud leur coupait l'herbe sous le pied pour un temps, même si l'utilisation de propos de Jacques Parizeau pendant le débat des chefs entre Messieurs Landry et Charest a démontré que c'était une précaution inutile.
    On n'a qu'à lire comment les Fédéralistes de ce blogue peuvent avoir recours à des analogies douteuses avec la nuit des longs couteaux, ou à sortir les épithètes de "raciste" dès qu"ils lisent le mot "francophone" (quel mot terrifiant!) pour voir que, dans le fond, ça importe peu que le PQ soit "raciste" ou pas. Ça fait trop leur affaire de le penser.
    Se conter des peurs sur les méchants racistes d'en face, ça garde les fidèles. Surtout si, autrement, la logique voudrait qu'ils votent ailleurs...

  • Catherine Paquet - Abonnée 28 octobre 2010 05 h 04

    Comme dit M. Michaud...

    "...je frémis en évoquant une souveraineté québécoise sous Lucien Bouchard. Horresco referens! "

    Il faudrait lui demander s'il frémit moins à l'idée que ce soit éventuellement sous un autre leader indépendantiste.

  • Gilles Bousquet - Inscrit 28 octobre 2010 05 h 19

    Et-ce qu'ils vont en profiter pour s,excuser ?

    Vous concluez : «14 décembre 2000 est certainement une de ses pages les moins glorieuses. »

    Je dirais plus, je dirais même, la plus écœurante et aucun de nos chers députés ne s’en est excusé même s'ils savent depuis longtemps qu'ils avaient toute l'affaire à l'envers. Même, plusieurs journalistes ont embarqué dans le lynchage en tentant de deviner ce que pouvait bien penser M. Michaud, à la place de rapporter des faits et des paroles qui démontraient clairement que M. Michaud n'était pas un raciste ni un antisémite "racisme spécialisé religieux". Il y a bien M. Landry qui a dit l’avoir regretté mais il s’empresse d’ajouter que M. Michaud a été imprudent d’aborder un tel sujet, comme pour se justifier un peu qui a fait partie des bullies, lui aussi.

    Le gang de vautours voulait du sang en tentant de tuer la réputation de M. Michaud, ce qui m'avait pompé le québécois en 2000 mais, après 10 ans de silence, de la part de nos députés coupables, si ceux du PQ, qui sont plus coupables que les autres, à cause du fait qu'ils condamnaient injustement un des leurs, ne sortent pas pour s'expliquer clairement ou pour s'excuser, je ne donne pas cher de leur crédibilité et de leur réputation auprès de leur clientèle. Ils vont passer pour des sépulcres, pas du tout blanchis, parce qu'incapables de blanchir celui qu'ils ont injustement sali.

    Nos députés ne doivent pas simplement dire "nous ne le ferons plus" mais, nous avons commis une grave erreur et nous nous excusons de l'avoir fait auprès de M. Michaud. Est-ce assez clair pour eux ?

  • François Ricard l'inconnu - Inscrit 28 octobre 2010 05 h 41

    Qui aura le courage de réparer cette faute?

    Voici ce que j'ai dit, extrait du texte officiel de la commission Larose: «Mes propres citoyens devraient suivre l'exemple de ce que le chanoine Groulx disait à propos du peuple juif.» Le chanoine Groulx invitait ses compatriotes «à posséder, comme les Juifs, leur âpre volonté de survivance, leur invincible esprit de solidarité, leur impérissable armature morale», ajoutant que «l'antisémitisme était une attitude antichrétienne et que les chrétiens sont, en un sens, spirituellement sémites». Yves Michaud
    Sont-ce là des propos anti-sémites?
    Cette exécution parlementaire est un geste d'une incroyable injustice envers M. MIchaud. Y-a-t-il quelqu'un en notre Assemblée nationale, préférablement parmi les 22 encore là, qui osera réhabiliter la réputation de cet homme intègre?