Technologie: Pour des états généraux du multimédia

L'industrie du multimédia vit-elle une crise? Après le dépôt du budget Séguin, celle-ci a vu disparaître certains programmes de crédits d'impôt, comme ceux de la Cité du multimédia, tandis que d'autres, comme les crédits en recherche et développement, ont été légèrement amputés. Mais de là à dire qu'elle vit une crise... Si crise il y a, peut-être est-ce une crise d'identité?

Que se passe-t-il dans l'industrie du multimédia au Québec? Je reprends ici les mots d'Yves Boisvert, de La Presse: avons-nous, si l'on en croit des économistes, trop longtemps au Québec développé une classe d'assistés sociaux d'affaires, qui ont peur de prendre des risques et qui comptent trop sur l'État sous prétexte de créer des emplois?

En lisant la lettre que Suzanne Guèvremont, présidente de l'Alliance Numériqc, a envoyée la semaine dernière au premier ministre Charest, on serait porté à le croire. Madame Guèvremont ne demande ni plus ni moins que le retour au statu quo. Bref, ce que l'Alliance désire, c'est le retour des programmes de crédits d'impôt dans des sites désignés (Cité du multimédia, CNE, CDTI, etc.) et l'abolition des compressions dans les autres programmes, comme ceux en recherche et développement et en production de titres multimédias. On pourrait croire, en lisant cette lettre, que la survie même de l'industrie est en jeu. Ce qui, à mon avis, est fort insultant pour toute une génération de gens d'affaires qui, tout en déclarant faire partie de l'industrie du multimédia, ne se sentent pas du tout concernés par les demandes de l'Alliance. Des hommes et des femmes d'affaires qui ont appris de la grande débandade des titres technologiques et qui reviennent en force sur le marché. Des hommes et des femmes d'affaires qui, en ce moment, sans autre mesure incitative qu'une garantie de prêt de la Société générale de financement ou qu'un programme de crédits d'impôt en rechedrche et développement partagé entre le fédéral et le provincial, réussissent à très bien vivre.

Des entreprises qui créent

Car, voyez-vous, l'industrie du multimédia, ce n'est pas seulement des entreprises qui produisent des titres culturels et éducatifs. Ce sont aussi des sociétés qui élaborent et éditent des jeux, des entreprises qui produisent des progiciels, des entreprises qui créent et mettent en marché des services sur la Toile, des petites compagnies comptant quelques personnes et qui produisent des sites Internet. Bref, l'industrie du multimédia, c'est cela aussi. Or, en lisant la lettre que l'Alliance a envoyée au premier ministre, on sent plutôt que celle-ci se considère être représentative d'une industrie culturelle. Ce qui n'est pas le cas, loin de là.

Je ne sais pas qui a conseillé madame Guèvremont pour la rédaction de cette lettre, mais l'industrie du multimédia n'est pas une industrie culturelle et, malheureusement, l'Alliance Numériqc n'est pas représentative de l'industrie. Je dis «malheureusement», car je connais madame Guèvremont et je sais qu'elle est honnête, sincère et entièrement dévouée au succès de l'industrie, et pour cela elle a mon estime totale. «Malheureusement», car nombreux sont les hommes et les femmes d'affaires ne se reconnaissant pas dans le ton de cette lettre (il y en a même un qui a écrit, sur son carnet web personnel, après l'envoi de votre lettre: «Y'a des jours où je ne suis pas fier de faire partie de l'industrie québécoise du multimédia»). «Malheureusement», parce que l'Alliance avait ici une occasion remarquable de s'illustrer et de se démarquer, mais elle ne l'a pas saisie.

Bref, que l'Alliance en fasse son deuil. Certains programmes sont et resteront abolis. D'autres seront revus. Et pour le gouvernement actuel, tel que le déclarait le ministre Michel Audet au Journal de Montréal, «un fabricant de portes de garage est aussi important, à mes yeux, qu'un fabricant de logiciels.»

Toutefois, cela veut-il dire qu'il n'y a rien à faire? Loin de là. Après tout, cette industrie n'est-elle pas qualifiée de novatrice? Il faut donc oublier le statu quo, mais, en même temps, il ne faut pas que cette industrie se laisse imposer de nouvelles mesures. À elle de guider le gouvernement actuel et de lui indiquer quelles seront les mesures réalistes qui pourraient lui être appliquées, comme à n'importe quelle autre. Et en cela, s'il vous plaît, ne tombez pas dans le panneau consistant à déchirer votre chemise sur la place publique pour un ou deux programmes, comme certaines personnes se préparent à le faire pour le programme Québec Multimédia Jeunesse. Cette industrie vaut plus qu'un seul programme.

La dizaine d'hommes d'affaires à qui j'ai parlé, après la publication de votre lettre, et qui ne se sentent pas représentés par l'Alliance, je vous le signale encore une fois, sont aussi prêts à se mobiliser pour continuer à faire de cette industrie un succès.

Et une idée qui ralliait plusieurs personnes, idée dont la paternité revient à l'ex-président de l'Alliance, serait d'organiser rapidement des états généraux de l'industrie, ou encore un forum sur l'état de l'industrie. Bref, une grande rencontre des hommes et des femmes d'affaires de cette industrie qui, à partir d'un tour d'horizon complet de celle-ci, feraient eux-mêmes, au terme d'une ou deux journées intensives de discussions sûrement viriles, leurs propres recommandations au gouvernement en place. Qui n'auraient pas peur de proposer des mesures audacieuses, prouvant ainsi par le fait même que l'industrie du multimédia peut apporter une contribution essentielle à la société québécoise.

Cependant, comprenons-nous bien: nous parlons ici d'un forum composé d'hommes et de femmes d'affaires, et non pas de pelleteux de nuages. Des personnes qui verraient à proposer des mesures raisonnables, en accord avec la nouvelle donne proposée par le budget Séguin, et bénéfiques pour la population du Québec, et non pas à attendre qu'on leur impose de quelconques mesures qui ne satisferaient personne. Des hommes et des femmes d'affaires désireux de s'affranchir de cette réputation que certains ont, c'est-à-dire «d'assistés sociaux d'affaires.» Des dirigeants d'entreprises qui sont aussi conscients que certains secteurs de cette industrie ont besoin d'un appui plus personnalisé.

Car il est certain que quelques branches de l'industrie doivent être plus protégées que d'autres et il est évident que la production d'un titre éducatif exigera aussi du gouvernement qu'il ait le devoir d'acheter au Québec. En cela, je sais bien que l'administration publique n'est pas sans tache.

Bref, il est grand temps que cette industrie de l'innovation fasse preuve d'innovation. Qu'elle abandonne ce ton larmoyant pour foncer et proposer des mesures plutôt que d'attendre qu'on lui en impose. En tenant un forum sur son état, l'industrie a aussi la possibilité d'unir et de souder tous les secteurs qui la composent. Bref, l'Alliance a une occasion unique, celle de devenir véritablement la voix de l'industrie. Libre à elle de relever le défi.

En passant, vous remarquerez que, parmi la dizaine d'hommes d'affaires, je n'identifie aucun d'entre eux. Bien que ceux-ci soient prêts à faire leur «coming-out» dans cette colonne, beaucoup ont aussi manifesté le désir d'écrire dans les pages Idées et dans les forums mis à leur disposition. Je les laisse donc venir et je subodore de belles surprises.

Ah oui! Lorsqu'une industrie existe depuis plus d'une dizaine d'années, peut-on aussi arrêter de dire que c'est une jeune industrie?

mdumais@ledevoir.com

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1 commentaire
  • Denis Villeneuve - Inscrit 10 juillet 2003 11 h 38

    États généraux - État généreux

    Je voudrais vous faire remarquer que le présent gouvernement a aboli le crédit d'impôt de 15% pour l'augmentation des dépenses de R&D, en plus de diminuer de 12,5% le crédit principal à la main d'oeuvre, ce qui fait que le crédit R&D au Québec est diminué en réalité de plus de 25%. Je ne trouve pas que cette coupure est légère. Je trouve même qu'elle aura des effets très négatifs sur l'emploi dans plusieurs domaines et dans toutes les régions du Québec, car les statistiques démontrent que les crédits d'impôts remboursés servent à investir dans de nouveaux projets de R&D. Il s'agit donc d'une très mauvaise nouvelles pour les entreprises multimédia de type techno. Ensuite, je ne suis pas d'accord avec vous pour nier au multimédia son contenu culturel, car le multimédia est, par définition, porteur d'information. Il est assez symptomatique de constater que des industries qui ne fabriquent que des machines virtuelles, indifférentes aux contenus qu'elles transportent, soient classées dans cette industrie. Vous ne pouvez pas résoudre le multimédia au logiciel sans tenir compte de sa finalité. On confond numérique et multimédia, mais bon... Par ailleurs, vous remarquerez que les entreprises qui ont le plus de succès au plan commercial fonctionnent pour la plupart en anglais et sont indifférentes aux difficultés de celles qui produisent des contenus en français. Or, je vous accorde que ceux qui fabriquent des produits qui n'ont pas de contenus francophones ne devraient pas être subventionnés, car il n'y a pas de raisons économiques de le faire. Enfin, toute cette problématique n'existerait pas si on avait décidé de faire le tri entre les entreprises de contenus et les entreprises technologiques. Mais les fonctionnaires ont absolument voulu que le numérique n'existe que par la voie d'une seule Alliance et que les programmes passent pas Investissement-Québec, niant de ce fait toute expertise multimédia à la SODEC. Le résultat est que les intérêts des «technos» écrasent maintenant ceux des «culturos» qui sont considérés avec mépris par les Businessman du numérique comme des assistés sociaux d'affaires. Nous avons des choix à faire au plan sociétal et celui du maintient de notre identité en est un qui ne souffre aucun compromis car il a été gagné de haute lutte. C'est cela qui est en jeu aujourd'hui et que vous traitez avec, il me semble, beaucoup de légèreté. En ce sens, nous avons peut-être besoin d'états généraux pour l'industrie du multimédia, mais nous avons certainement besoin d'un État plus généreux et plus sensible à notre différence. Quand on a un premier ministre qui ne sait même pas chanter «Gens du pays», il y a de quoi s'inquiéter.