Un chapitre dans la vie de Rohinton Mistry

Rohinton Mistry. «Il est chanceux de vivre au Canada. S’il était ici, on l’aurait brûlé...»<br />
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Photo: Agence France-Presse (photo) Nicolas Asfour Rohinton Mistry. «Il est chanceux de vivre au Canada. S’il était ici, on l’aurait brûlé...»

Le Devoir en Inde (New Delhi) — Le Shiv Sena est un parti d'extrême droite de Mumbai, xénophobe et antimusulman, qui pollue la démocratie indienne depuis le milieu des années 1960. Son fondateur et père spirituel est Bal Thackeray, un homme qui a professé son admiration pour Hitler. Le Shiv Sena est la manifestation par excellence de ce travers de la vie politique indienne qui consiste en plusieurs quartiers à imposer ses vues intolérantes par la violence et l'intimidation.

Il vient de se trouver une nouvelle cible en l'écrivain canadien d'origine indienne Rohinton Mistry, auteur auréolé dont l'oeuvre traduite en 29 langues croule sous les honneurs. Le Sena a décidé récemment qu'il fallait en vouloir à l'auteur pour des passages jugés offensants à son égard dans son tout premier roman, Un si long voyage, publié en... 1991 — pour lequel il a remporté le Prix du Gouverneur général du Canada et fut finaliste du Booker en Grande-Bretagne. Des exemplaires du roman, dont la toile de fond est l'Inde politiquement trouble des années 1970, ont été brûlés à l'Université de Mumbai. «Il est chanceux de vivre au Canada. S'il était ici, on l'aurait brûlé aussi», ont déclaré des manifestants-censeurs à la télévision. À la tête du mouvement de protestation: Aditya Thackeray, petit-fils de Bal et finissant universitaire en histoire. Il n'a que vingt ans, cet Aditya, mais il est déjà considéré comme l'héritier du trône. La politique est souvent en Inde affaire de famille. Un monde beaucoup plus petit qu'il n'y paraît.

On ferait moins de cas de «l'Armée de Shivaji» si son influence était plus marginale. Sauf qu'il contrôle depuis 18 ans le gouvernement municipal de la mégalopole, capitale financière et moteur économique de l'Inde. Il a gouverné l'État du Maharashtra à la fin des années 1990 en coalition avec les nationalistes hindous du BJP et fut partenaire de ce même BJP quand ce dernier prit le pouvoir à l'échelle nationale en 1998.

L'ironie, c'est qu'il était au départ un mouvement social soutenu par le Parti du Congrès dont certains leaders calculaient que le Shiv Sena leur servirait à freiner l'influence syndicale du Parti communiste indien dans la grande industrie textile de Bombay. Il a crû en prenant auprès des démunis des responsabilités sociales que l'État n'assumait pas; et en cultivant, sur le plan idéologique, le sentiment dans la population de souche marathie qu'on la désavantageait par rapport aux «étrangers». Le Shiv Sena n'a jamais cessé de faire ses choux gras de cette peur de l'autre. Il s'est adapté avec le temps en embrassant la cause du nationalisme hindou, en opposition au projet laïc et multiculturel du Parti du Congrès. Certains voudraient croire que son aura diminue à mesure que l'Inde se modernise, au vu de certains déboires électoraux récents, et que le Sena multiplie les coups de gueule dans un effort vaguement désespéré pour préserver sa base électorale.

Reste que ses régulières poussées de fièvre, toujours accompagnées de menaces et souvent de violence, donnent chaque fois lieu dans l'actualité à une ample couverture où chroniqueurs et éditorialistes se désolent que ce parti soit ainsi autorisé à tout se permettre. Le rôle du Sena est difficile à résumer en quelques paragraphes: il est en quelque sorte inscrit dans l'ADN de Bombay/Mumbai. Lecture suggérée: Bombay, Maximum City, de Suketu Mehta.

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Le jeune Aditya aurait reconnu avoir uniquement pris connaissance des passages qui égratignent trop méchamment à son goût l'idéologie du Sena et la réputation de son grand-père (qualifié de «chien» dans le roman) avant de décider qu'Un si long voyage méritait l'autodafé et de réclamer que le livre, qui y était inscrit depuis quatre ans, soit biffé du programme d'études anglaises de baccalauréat de l'Université de Mumbai. L'historien en lui n'a pas pris le temps de mettre les choses en perspective.

Le pire dans cette histoire est que la direction de l'Université, après réunion d'urgence, ait obtempéré dans les 24 heures. Stupéfiante capitulation de son indépendance et de son devoir de défense de la liberté d'expression de la part d'une université qui a du prestige en Inde. C'est dire à quel point le Sena fait encore peur. Le gouvernement du Maharashtra a promis de «faire enquête», alors que son premier ministre, Ashok Chavan, membre du Parti du Congrès mais politicien réputé complaisant, a déjà déclaré que «le livre de Mistry utilisait un langage choquant».

Le grand peintre indo-musulman M. F. Husain, pour avoir représenté nus des dieux hindous, la star bollywoodienne Shahrukh Khan, pour avoir suggéré l'intégration de joueurs de cricket pakistanais à une ligue indienne, les producteurs d'une émission de télé-réalité, pour avoir mis en vedette dernièrement des artistes pakistanais... Plusieurs, avant M. Mistry, ont subi les foudres des Tackeray et de leurs fiers-à-bras. Chaque fois, ces foudres font l'objet de la part des milieux intellectuels et progressistes de dénonciations vives en même temps qu'effrayées. En l'occurrence, des étudiants et des professeurs ont pris par centaines la défense du droit à la liberté d'expression littéraire de M. Mistry par courriel, pétitions en ligne, blogues et sites de réseaux sociaux...

Dans une lettre envoyée aux journaux, l'écrivain qui habite la région de Toronto a pris sa propre défense la semaine dernière et a vertement dénoncé la bêtise, mais ô combien prévisible, du Sena. Il prie surtout l'université de s'amender sur-le-champ. «L'Université de Mumbai, écrit-il, est périlleusement proche d'une institutionnalisation de l'affreuse notion d'autocensure.» Shiv Sena égale police de la pensée.