Perspectives - Terres rares

Ces métaux au nom envoûtant sont en voie de faire l'objet d'une autre confrontation entre les pays riches et le nouveau géant chinois. L'affaire soulève la question du droit des pays de tirer le meilleur profit possible de leurs ressources naturelles, mais met aussi en scène un type de conflit qui risque fort de se répéter.

L'histoire a rapidement pris de l'ampleur au cours des dernières semaines. Comme dans la «guerre des devises», elle place sur la sellette la Chine que les autres pays accusent de pratiques économiques déloyales, sinon carrément illégales. Cette fois-ci, on reproche aux Chinois d'empêcher l'exportation de métaux qu'ils sont pratiquement les seuls à produire dans le monde et qui sont essentiels, entre autres choses, à la fabrication des disques durs d'ordinateur, des écrans plats de télévision, des téléphones cellulaires, des éoliennes, des batteries de voitures électriques, des panneaux solaires, de la fibre optique, des alliages aérospatiaux, des radars, des équipements de vision nocturne et des systèmes de guidage des missiles.

Contrairement à ce que pourrait laisser croire leur nom, les 17 éléments qui appartiennent à la famille des «terres rares» se retrouvent en assez grandes quantités dans la croûte terrestre. Selon les géologues américains, le sous-sol chinois contiendrait 57 % des réserves mondiales, les anciens pays de l'Union soviétique 17 %, les États-Unis 9 % et l'Australie 4 %. La logique de marché a toutefois graduellement amené la quasi-totalité des pays à abandonner cette production difficile et polluante à la Chine en raison de ses faibles coûts de main-d'oeuvre et du peu de cas qu'on y faisait de la protection de l'environnement, au point que l'on y retrouve entre 93 % et 97 % de la production mondiale.

C'est encore la même logique de marché qui a fait que personne n'a réagi quand la Chine a commencé à réduire ses quotas d'exportation et à augmenter le prix de ses terres rares. Bien qu'essentielles, les quantités utilisées étaient tellement petites que l'augmentation de leurs prix n'avait pas d'impact suffisant sur le coût final des produits pour justifier une relance de la production de ces minéraux dans les autres pays.

Cette logique a tenu jusqu'à ce que la Chine annonce, en juin, une réduction de 40 % de ces quotas et que le prix du cérium, systèmes antipollution des voitures, polissage en optique et en informatique, etc., se soit, par exemple, multiplié par six depuis le début de l'année, et par vingt depuis 2005. Le retour à la réalité a été plus brutal encore en septembre lorsque les envois vers le Japon — premier importateur de terres rares au monde avec ses industries électronique et automobile — se sont arrêtés net à la suite de l'arrestation d'un capitaine de bateaux chinois dans les eaux territoriales nipponnes. La semaine dernière, la rumeur courrait que l'Europe et les États-Unis pourraient faire face à des interruptions à leur tour, apparemment en représailles pour leurs discours belliqueux en l'égard des pratiques commerciales chinoises.

Depuis, les accusations pleuvent sur la Chine. Pour les critiques les plus indulgents, ce pays se sert de son quasi-monopole sur la ressource pour forcer le déménagement et la concentration sur son territoire de secteurs industriels de pointe dont une bonne partie s'y trouve déjà. Pour d'autres, comme le chroniqueur du New York Times et Prix Nobel d'économie, Paul Krugman, la Chine est devenue ni plus ni moins qu'une «superpuissance économique voyou qui refuse de jouer selon les règles», un dangereux régime «à la gâchette facile qui est prête à déployer l'armement économique à la moindre provocation».

L'or noir de la Chine

La Chine ne s'est pas beaucoup aidée, le mois dernier, quand elle a d'abord essayé de faire croire que l'embargo sur le Japon était le résultat d'une décision spontanée et indépendante de sa volonté de ses entreprises productrices. Jurant qu'elle n'avait absolument pas l'intention de refuser au reste du monde l'accès à ses désormais bien nommées «terres rares», la Chine est aujourd'hui revenue à ses arguments de départ selon lesquels les mesures de resserrement de ses exportations visaient à la fois à éviter la surexploitation de ses ressources et la protection de son environnement. Moins invraisemblable, quoique encore une fois probablement incomplète, cette explication a le grand avantage d'être théoriquement admissible en vertu des règles de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

Les autres pays ne s'y trompent pas. Ils se rappellent maintenant que le père de la révolution capitaliste chinoise, Deng Xiaoping, avait déjà dit que les terres rares allaient être l'or noir de la Chine. L'Allemagne a pressé, la semaine dernière, les autorités européennes de saisir l'OMC de l'affaire. Aux États-Unis, on a chargé le Pentagone de se pencher sur le sujet. Le Congrès américain étudie déjà un projet de loi visant à redonner au pays l'autosuffisance d'ici cinq ans. On ressort des cartons des projets d'extraction et de raffinage en Australie, en Argentine, au Canada et même au Québec. Ne pouvant pas attendre, le Japon vient de signer une première entente d'approvisionnement avec le Vietnam.

Il est fascinant de voir comment on a mis du temps avant de se rendre compte du degré de dépendance que l'on avait développé à l'égard d'un seul pays en cette matière. Cette situation n'est pas sans rappeler la fois où l'Europe tout entière a soudainement eu peur d'être privée de gaz naturel parce que les Russes avaient fermé le robinet aux Ukrainiens. Chose certaine, ce genre de problèmes et de tensions risquent fort de se répéter dans un monde où de plus en plus de gens produisent de plus en plus de biens sur une planète qui, elle, ne grandira pas.
2 commentaires
  • Yvan Dutil - Inscrit 25 octobre 2010 08 h 20

    On le sait depuis un bout de temps, mais personne n'écoute!

    Cela fait des années que l'on connait l'existence du problème. Il y a eu plusieurs articles scientifiques sur le sujet. J'ai même fait une présentation à des députés de l'Assemblée Nationale à ce sujet, il y a quelques années. Mais, comme d'habitude, il a fallu que l'on soit acculer au mur pour réaliser l'ampleur du problème.

  • Eric Allard - Inscrit 25 octobre 2010 12 h 57

    La Chine immuable

    Je suis vraiment surpris que l'on s'étonne encore des actions de la Chine. Pourtant... relisez donc un peu vos livres d'histoire, sur les événements ayant conduit à la guerre de l'opium.

    Même si elle a changé de régime, la Chine n'a pas changé en profondeur... À l'époque, l'empereur de Chine considérait tous les autres pays comme ses vassaux, les européens n'étant que plus éloignés. Aujourd'hui encore, la Chine ne reconnaît pas les traités qu'elle n'a pas signés... en ce sens, les États-Unis et les autres grands pays sont-ils si différents?