L'affaire Russell Williams - Un cas qui mystifie les experts en crimes sexuels

Tout le pays est horrifié des crimes dont l'ex-commandant de la base de Trenton, la plus importante du pays, s'est reconnu coupable, la semaine dernière, à Belleville, en Ontario. Même les experts en délinquance sexuelle sont mystifiés par la découverte d'autant de «déviances» chez un homme à la carrière exemplaire. Une conduite si «monstrueuse», disent les uns, est irréformable. Pour d'autres, elle invite plutôt à rechercher comment une telle descente dans l'abîme du mal est possible.

On compte peu de meurtriers parmi les quelques centaines d'agresseurs sexuels emprisonnés au Canada. Qu'ils aient tué avec sadisme ou par colère, qu'ils aient attaqué une seule femme ou plusieurs, ces hommes ont abouti à de telles atrocités au fil d'une perturbation profonde, dont les causes sont mieux connues aujourd'hui, mais encore imprévisibles. Pour les proches des victimes, cependant, la colère est grande et l'événement inexplicable. Pareil drame pourrait-il frapper n'importe où?

«Ma foi en Dieu a chuté», déclare Lisa, une amie de Jessica Lloyd, une des victimes de Russell Williams. «Comment a-t-Il pu créer un tel monstre? Cette personne qui avait pour tâche de protéger mon pays a terrorisé ma communauté.» Pour Andy, le frère de Jessica, ces questions vont le hanter à jamais. «Je ne comprends pas, dit-il, comment le destin, Dieu ou quelque Puissance supérieure peut permettre que des choses semblables arrivent.» Seul Williams, pense-t-il, détient les réponses à ces questions.

Or, si «la foi» est restée muette face au drame de Belleville, «la science», à en juger par les dires d'experts, ne fournit guère d'explications non plus. Certains prédateurs sexuels, même s'ils ne peuvent être «guéris», sont remis en liberté, sans qu'ils récidivent. Une minorité, toutefois, représente encore un danger sérieux. Mais si un «monstre» a succombé à une pulsion irrépressible dont il ne serait pas responsable, est-ce juste de l'emmurer jusqu'à sa mort?

Pour le docteur Fred Berlin, la société a le droit de se protéger. En même temps, ce professeur de psychiatrie à l'hôpital Johns Hopkins de Baltimore croit qu'il importe de s'efforcer de sauver une telle personne et de l'aider à se réhabiliter. Bien qu'on ne puisse toujours y parvenir, dit-il, on ne saurait penser «faire disparaître» un désordre d'ordre sexuel en le traitant par «la punition». Il y va, du reste de l'intérêt de la société aussi de recourir de manière équilibrée à la justice et au traitement.

Au contraire, pour Jack Levin, professeur de sociologie et de criminologie à l'Université Northeastern de Boston, il n'existerait pas de traitement pour ces hommes, qui n'ont «aucun sentiment de remords ou de conscience», même rendus dans la force de l'âge. «Pensons-nous vraiment qu'au Canada ou aux États-Unis, n'importe qui voudrait voir Williams de retour dans la rue?»

Certes, Russel Williams a exprimé des regrets. «La plupart des gens trouveront cela impossible à accepter, a-t-il déclaré à son procès, mais je regrette profondément ce que j'ai fait.» Mais pour Jack Levin, l'homme regrette surtout de s'être fait prendre. Ces gens, dit ce scientifique, jouissent de la sensation que leur donne la souffrance qu'ils infligent. «Ils ne veulent pas passer le reste de leur vie dans une cage.»

En rendant sa sentence, le juge Robert Scott a certes cru à la sincérité de l'ex-militaire, mais il a ajouté qu'il voyait en lui un homme malade et un tueur en série dépourvu d'émotion. Au cours des 25 ans qu'il passera en prison, Williams bénéficiera d'un traitement, mais les experts ne pensent pas tous qu'il y trouvera un éveil au mal qu'il commettait ni à la peine qu'il infligeait aux victimes.

Pour Michael Davison, un expert en psychologie criminelle à Chicago, et conseiller depuis 15 ans pour délinquants sexuels, un traitement peut aggraver les choses. En leur montrant la vulnérabilité humaine et en développant leur capacité de communiquer, explique-t-il, on leur enseigne à mieux manipuler leurs victimes. «Ils deviennent même plus raffinés et plus sophistiqués à faire ce qu'ils faisaient déjà.»

Pourtant, en «démonisant» ces prédateurs, en leur infligeant de longues peines d'incarcération, en répétant qu'aucun traitement ne peut les réhabiliter, les médias et la société, la justice et la science n'aggravent-ils pas les choses? Le Dr Berlin le croit. Un homme qui éprouve des fantasmes sexuels sadiques n'osera guère, dans pareil climat, demander de l'aide. Sa condition risque alors de le mener, en cas de crise, à une explosion criminelle, alors qu'un traitement et une médication auraient pu freiner chez lui un penchant devenu irrésistible.

D'autres experts sont aussi de cet avis. Un enfant qui souffre de difficulté intellectuelle est traité comme une personne qui a besoin d'aide. Pourquoi un autre qui souffre de difficulté émotionnelle serait-il traité comme un délinquant? Les recherches en délinquance sexuelle, il est vrai, sont loin d'être suffisantes. Mais les études disponibles font ressortir que des facteurs et des circonstances contribuent, dès l'enfance, au développement de perversions sexuelles.

Un jour, l'occasion favorable ou un choc fera passer cet individu tourmenté aux pires actes. Une femme sera le plus souvent victime du pouvoir qu'il peut enfin exercer. Il aura du même coup sa revanche sur une société qu'il tient responsable de l'échec de sa vie. C'est du moins l'explication scientifique qui prévaut.

Or, dans le cas du prédateur meurtrier de Trenton, on découvre un homme qui jouissait d'une vie confortable et d'une carrière enviée. Si son cas ajoute aux peurs de la société, il devrait aussi rendre plus urgente la recherche sur la désorganisation cérébrale de la sexualité humaine.

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redaction@ledevoir.com

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
8 commentaires
  • Marie-France Legault - Inscrit 25 octobre 2010 09 h 01

    L'abîme du mal...

    oui il serait intéressant de savoir le cheminement qui a conduit un homme à descendre aussi bas dans le MAL...puisqu'il faut l'appeler par son nom...

    Il avait deux personnalités. Mais les gens ne voyaient que le côté réussite sociale, les décorations, le poste important qu'il détenait au sein de l'Armée canadienne.

    Il faut dire que l'Armée n'est pas une association de scouts, de bienfaiteurs et souvent ce qui est reconnu ce sont des exploits guerriers...l'agressivité, la défense, le contrôle y sont glorifiés...

    Quel que soit le poste occupé: prêtre, soldat, ministre, député il y a toujours des occasions de dérapage...

    Pour ma part, quelqu'un de trop parfait dans tout, me laisse songeuse...

  • France Marcotte - Inscrite 25 octobre 2010 10 h 19

    Tout mais pas ça

    Un progrès indéniable: la science en ce domaine reconnaît ses limites. Il n'y a pas si longtemps, on n'aurait pas entendu cet aveu d'impuissance et ces doutes. C'est le début de la sagesse devant la complexité de la nature humaine. Dire qu'un traitement peut aggraver les choses, quelle humilité! Mais nulle part dans ce cas-ci on ne pose la possibilité du rôle que peut avoir l'armée elle-même sur la psyché de ses gens alors qu'on admet par ailleurs la réalité des chocs post-traumatiques. Donc, tout mais pas ça?

  • Jacques Morissette - Inscrit 25 octobre 2010 10 h 24

    Des questions? ( 1)

    L'être humain ne naît ni bon, ni mauvais. Il est Tabula Rasa, tout simplement. Le seul filet sur lequel repose son évolution à sa naissance est sa nature et aussi son milieu social. Deux personnes peuvent vivre dans un même milieu et évoluer différemment, dépendant de leur nature face aux événements et aussi du fait que, même s'ils vivent dans un même milieu, ils ne vivront pas nécessairement les mêmes événements marquants dans leur vie de la même façon.

    Un être humain a besoin de la société pour s'épanouir, mais la même société peut aussi en faire un monstre, de même que quelqu'un de complètement neutre. Je me pose moi aussi des questions par rapport au colonel Russell William. D’abord, je n'ai pas à le juger, la société est là pour le faire.

    J'aurais aimé connaître son enfance, son adolescence, sa vie d'adulte, bref, son évolution et les raisons qui l'ont motivé à devenir un membre de l'armée? Était-ce son ambition à lui ou celle de ses parents, le père ou la mère ou même les deux qui l'auraient poussé à être un soldat? Bien des raisons peuvent expliquer les motifs qui l’ont fait devenir soldats... Par contre, s’il est devenu ce qu’il est aujourd’hui, je pense que ce n'était pas uniquement une simple question de nature chez lui.

    Il y a autre chose aussi. C'est que, à ce que les médias en disent, il semble que William était un type intelligent. Je me demande s'il n'était pas assez intelligent au point de ne pas se faire prendre, s'il avait voulu? Bref, je me demande jusqu'à quel point il n'a pas fait un peu exprès, inconsciemment, pour se faire prendre? S'il y a un peu de vrai dans ce que je dis, alors j'ajouterais qu'en se faisant prendre lui a peut-être permis de se libérer un peu de tout ça, au point de vue psychologique? Je me demande aussi s'il n'est pas en train de nous livrer un message à nous tous et à notre propre inconscient collectif, celui dont parle Carl Jung dans plusieurs de ses

  • Jacques Morissette - Inscrit 25 octobre 2010 10 h 25

    Des questins (2)

    N'allez pas croire que je suis en train de défendre ce monsieur par mes propos. Je vous l'ai dit plus haut, c'est à la société de le juger, pas à moi. Il y a le film allemand, "Kaspar Hauser", qui en dit un peu sur la nature humaine et notre dépendance à la société. Il y a aussi "Les enfants sauvages", de Lucien Malson. L'être humain ne peut faire fi de ses acquis au fur et à mesure qu'il avance dans la vie. Dans le cas du colonel William et de sa vie, psychologiquement parlant, je soupçonne qu'il a un jour perdu son véritable chemin (la carte, le nord) pour finalement se retrouver là où il est maintenant rendu?

    Il y a tellement de piège que la société peut nous tendre. Il est tellement facile, parfois, de se retrouver là où on ne voudrait pas par un simple concours de circonstances. La vie nous tend des pièges, un peu comme dans les contes de fée, et on doit parfois en décortiquer le fond. Par exemple, l’ambition peut nous faire grimper tellement au point de finir par avoir le vertige. Punir le colonel Russell Williams, oui, mais tout de même chercher à apprendre des leçons de son histoire.

  • Alain Deloin - Inscrit 25 octobre 2010 13 h 06

    un psychopathe


    Malade depuis longtemps.

    Des proches ont été touchés par cette affaire à Orléans, à l’est de la ville, où il a cassé une quarantaine de maisons.

    Et la presse locale ne nous a pas épargné les détails du procès, la description des crimes en vidéo. C’est écœurant.

    Quand on a vu les photos de ce monsieur en sous-vêtements féminins, on imagine qu'il doit avoir une piètre estime de lui-même. Qu'est ce qui a pu déclencher le passage à l'acte ? C’est l’affaire des experts.
    Intelligent oui. Au point de ne pouvoir être soupçonné dans son quartier d’Orléans lorsque les effractions se multipliaient il y’a deux ans et que la police patrouillait le quartier tous les jours….

    Intelligent au point d’arriver dans le bureau des détectives de l’OPP en ce mois de février, sûr de lui, souriant, jusqu'à ce que les preuves s’accumulent. Froid, en contrôle au début puis dans l’embarras n’arrivant pas à admettre qu’il vient de se faire pincer. Pas de remords, une pensée pour sa femme et pour la réputation de l’armée.

    J’ignorais que la loi en Ontario, au Canada autorisait la diffusion d’un interrogatoire de police. Le visionnage est éprouvant, surtout la seconde partie. L’officier de l’OPP est très professionnel.

    http://www.ottawacitizen.com/videos/index.html#/Ru,/JomM6PI1lJEsGrUdHT8eWQOoVHco5iq_

    http://www.ottawacitizen.com/videos/index.html#/Vi,/fue6xhZSf9toHJwSRo95wJixQbi8It_R

    http://www.ottawacitizen.com/videos/index.html#/Ru,/kNLEjYaGXiRy1kzeNg3RJUniLIVADEIp