Le «vieux» pays

La colère en France contre la réforme des retraites ne dérougit pas. Elle a atteint un degré de mobilisation accru depuis deux semaines avec la participation au mouvement d'une partie des lycéens, la fermeture des raffineries, le blocus des dépôts régionaux d'essence, un appui jugé suffisant par les syndicats pour qu'ils annoncent deux autres journées d'action dans les semaines qui viennent.

Cette décision de maintenir la pression populaire contre le gouvernement s'appuie aussi sur un large soutien de la population pour les revendications syndicales. Loin de s'affaiblir, malgré les files aux stations d'essence et les bouleversements dans les transports publics, l'approbation des Français pour le mouvement de protestation est passée de 60 % à 67 % au fur et à mesure que l'action syndicale se radicalisait. Voilà un phénomène qui, pour nous, peut sembler paradoxal, sinon aberrant.

De ce côté de l'Atlantique, les commentateurs ont eu vite fait de ressortir leurs clichés folkloriques à propos de la France, qui serait le dernier des «vieux» pays de la postmodernité refusant, comme un Gaulois ignare et têtu, d'accepter le changement et la nécessaire adaptation aux contraintes de la mondialisation et à celles plus récentes provoquées par la crise financière de 2008.

Ces jugements sous-entendent que les Français ressemblent au stéréotype caricatural dont on les affuble: le peuple le plus «chialeux» de l'Occident. Ils disent implicitement aussi que la solution à la crise du financement des retraites ne peut être que bêtement mathématique: puisque le nombre des cotisants baisse et que celui des retraités augmente, il n'existe d'autre solution que celle imposée par le gouvernement Sarkozy, soit l'allongement de la période de travail et l'augmentation des cotisations. Pourtant, d'autres remèdes existent, dont la lutte contre le chômage, qui augmenterait le nombre de cotisants, et le recours à la fiscalité générale (impôts et taxes) pour résorber une partie du déficit du régime qui est financé par l'État actuellement.

Faut-il rappeler qu'en Allemagne, en Espagne et dans plusieurs autres pays européens, le même type de réforme a jeté dans la rue des millions de personnes dans un passé récent? Il faut aussi ajouter que, par le passé, une précédente réforme des retraites et une loi qui affaiblissait le financement de l'école publique avaient entraîné des mouvements de protestation identiques.

Ces mouvements massifs ne constituent pas une manifestation réactionnaire de défense de privilèges indus ou dorénavant inacceptables, mais plutôt l'adhésion active à un contrat social historique. Cela explique en partie la présence des lycéens dans des manifestations qui théoriquement ne concernent que les vieux ou ceux qui détiennent actuellement des emplois, et bien sûr le large consensus qui se dégage dans l'opinion publique.

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En Amérique du Nord, les actions syndicales sont largement perçues comme celles de travailleurs qui défendent leur intérêt personnel, intérêt qui est souvent assimilé à des sortes de privilèges qui ne profitent pas à la société en général et qui iraient même jusqu'à nuire à la prospérité de cette société. Le vocabulaire qu'on emploie illustre bien cette différence. Ici, on parle de «droits acquis» quand on tente de maintenir des gains passés. En Europe, et particulièrement en France, on utilise l'expression «acquis sociaux» pour désigner les régimes particuliers de retraite ou le statut des fonctionnaires de l'éducation. Non seulement leurs gains passés leur appartiennent, mais ils profitent à l'ensemble de la société. C'est ce qu'expliquaient cette semaine deux députés socialistes dans une lettre ouverte: «Depuis 1945 son système de protection sociale sur un pacte de solidarité entre les générations: aux jeunes une formation, aux actifs un travail... aux seniors une retraite... et à tous un accès aux soins.»

À ce qui est perçu comme une attaque frontale contre les fondements du pays, s'ajoute aussi une colère plus générale. On sait fort bien que l'urgence qu'invoque le gouvernement relève beaucoup plus de la crise budgétaire que d'échéanciers lointains. En France et partout en Europe ou presque, on refuse de payer pour une crise qui n'est pas celle des travailleurs, mais celle provoquée par l'avide économie financière et les prédateurs de la spéculation. Partout, en Espagne, en Grèce, en Irlande, en France, l'État s'est lancé dans un déficit énorme pour sauver le système bancaire qui, grâce à cette transfusion sanguine, a rapidement retrouvé des signes indécents de prospérité. La France est aussi scandalisée par les histoires d'évasion fiscale des plus riches (l'affaire Bettencourt, notamment) et par le réel préjugé favorable du gouvernement Sarkozy à l'égard des grandes fortunes. La réforme des retraites, qui pénalise surtout ceux qui commencent à travailler très jeunes et les femmes dont les carrières sont interrompues par le soin apporté aux enfants, vient s'ajouter à ce ras-le-bol qui dit: «Nous en avons marre de payer pour des problèmes que nous n'avons pas causés.»

Dernière différence fondamentale qui fausse l'analyse de ceux qui n'utilisent que des paramètres locaux: ici, les affaires et la crise des finances publiques suscitent, non pas la colère, mais le désengagement politique, repli que les analystes trouvent normal. Dans le «vieux» pays si ringard pour les lucides, les mêmes causes augmentent le militantisme politique. La vieillesse possède peut-être quelques vertus toniques.

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