L'indifférence tranquille

La loi 115 sur les écoles passerelles a été adoptée dans l'indifférence populaire. Prenons-en acte. Il faut s'incliner devant le gouvernement et ses partisans. Pourquoi en effet faire tant de chichi sur une question ne concernant que quelques personnes? Le pragmatisme, une de nos vertus démocratiques, nous libère des contraintes d'avoir à gouverner sur des principes. La souplesse n'est-elle pas l'antidote à la rigidité?

Donc, oublions les écoles passerelles si chères à quelques centaines de parents disposés à payer plus de 25 000 $ par année durant trois ans avec le risque d'être déboutés ensuite quand viendra le temps de mettre leurs enfants dans le système public gratuit anglophone. Sans doute ces privilégiés auront-ils aussi les moyens de contester devant les tribunaux les décisions des fonctionnaires qui n'auront pas jugé «authentique» le parcours scolaire de l'écolier, comme le stipule la nouvelle loi. Mais qui ne risque rien n'a rien, surtout quand, vivant dans le Québec français, l'on veut à tout prix soustraire sa progéniture à l'école française. On n'est pas privilégié sans privilèges, n'est-ce pas?

L'automne nous propose un autre projet de loi (94), autour duquel assisterons-nous à la même indifférence tranquille? Il s'agit de la loi établissant les balises encadrant les demandes d'accommodement dans l'administration gouvernementale et dans certains établissements publics. En clair, il est question du port de la burqa et d'autres signes religieux distinctifs. La politique de la laïcité ouverte du gouvernement inspire le projet de loi 94.

Donc, pas de burqa dans les services publics, mais pas d'interdiction des signes religieux ostentatoires; donc, accommodements au nom de la liberté de religion. Pourtant, le conseil orthodoxe juif a immédiatement réagi en s'inquiétant de l'application de cette loi. Rappelons-nous que la Régie de l'assurance automobile accommode les juifs orthodoxes en acceptant de remplacer une femme fonctionnaire par un homme pour les servir selon les règles religieuses qui régissent leur vie.

Le même conseil considère aussi que l'interdiction du voile intégral enfreint la liberté de religion. Notons au passage que le Barreau du Québec a exprimé des craintes similaires, charte oblige! Mais qu'y a-t-il, à vrai dire, de surprenant à ce que des juifs orthodoxes soient des alliés objectifs des fondamentalistes religieux, même islamistes? N'oublions pas qu'une majorité de ces derniers serait favorable à jeter les juifs israéliens à la mer. Les fondamentalistes religieux, peu importe leurs croyances, partagent une même vision de l'homme soumis entièrement à la volonté de Dieu, Yahvé ou Allah. Il y a donc des caractéristiques communes à tous les religieux, même ceux qui rejettent l'intégrisme. On en veut pour preuve la non-dénonciation de la burqa par la hiérarchie catholique, le cardinal Turcotte en tête. Comment dénoncer la burqa lorsque l'on exclut les femmes du sacerdoce?

Le Parti québécois se démarque totalement du PLQ sur ces questions. La députée Louise Beaudoin pilote le projet d'une charte de la laïcité qui ferait du Québec un état laïque inspiré de la France. La burqa y serait interdite, de même que tout symbole religieux, le voile avant tout, dans les organismes publics et parapublics. Les Québécois dont les racines religieuses sont profondes malgré leurs discours iconoclastes apprécieront-ils une telle charte? Voudront-ils à leur tour quelques accommodements? Cela reste à voir.

Mais le débat va redémarrer, car on est encore loin d'avoir résolu (le pourra-t-on jamais?) la question identitaire qui se pose au Québec avec une acuité particulière. En effet, contrairement au débat sur l'identité nationale en France, en Allemagne, en Espagne ou en Suède par exemple, le débat québécois se déroule dans une société où une partie importante des citoyens définit sa québécitude en des termes parfois opposés. Il n'y a pas une définition commune qui s'applique aux Québécois, sauf si elle se limite à la géographie. Est Québécois culturellement celui qui habite le Québec. Ah oui, mais encore? Et le «encore» est l'objet de plusieurs attributs qu'on ne décline pas sans tenir compte de la dangerosité de l'exercice.

Ce projet de loi 94 est une réponse parmi d'autres à la question beaucoup plus fondamentale de l'intégration des immigrants. Tout l'Occident y est confronté. La chancelière allemande Angela Merkel a reconnu en début de semaine l'échec du multiculturalisme dans son pays. La montée de l'extrême droite dans des pays réputés exemplaires en matière de tolérance sociale, comme la Suède ou les Pays-Bas, oblige à s'interroger sur les principes mêmes qui régissent notre vision en matière d'immigration.

Nous peinons à trouver un équilibre entre le respect des cultures des immigrants et le respect de la culture des pays d'accueil. Le message multiculturel aux nouveaux arrivants («restez vous-mêmes» et «bienvenue chez vous») d'Immigration Canada est inapplicable, sauf dans un monde angélique où l'on est tous des immigrants. L'intégration demeure donc le seul idéal, impossible à réaliser si nos lois, fruit de la volonté populaire, sont mises en échec de façon permanente en vertu des chartes. Doit-on attendre que la Cour suprême rende une décision favorable à la polygamie et à la burqa avant de comprendre que nous errons avec cette tolérance de guimauve et cette béatitude crétine qui président à nos décisions?

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denbombardier@videotron.ca
52 commentaires
  • Sansterre Gilles - Inscrit 23 octobre 2010 01 h 36

    Une autre excellente analyse de Mme Bombardier, sauf que....

    Nous étions plus de 3000 au centre Pierre-Charbonneau il y a quelques semaines, sans compter les centaines de personnes qui furent refusées à l'entrée par manque de place, pour dénoncer le projet de loi 103.

    Mais encore, à quoi bon manifester quand le gouvernement Charest reste indifférent devant le Québec tout entier qui demande une enquête sur la corruption dans l'industrie de la construction et le financement du parti Libéral.

    Nous savons désormais qu'il ne set à rien de manifester devant un gouvernement qui, plus que tout autre avant lui, carbure à l'argent et n'écoute que les amis du parti.

  • Geoffroi - Inscrit 23 octobre 2010 02 h 14

    Le poids de l'Occident sur le Québec : c'est lourd à porter

    Vous écrivez :

    »...nous errons avec cette tolérance de guimauve et cette béatitude crétine qui président à nos décisions? »

    Nous élisons des personnes pour prendre des décisions à tous les 4 ou 5 ans. Ici comme ailleurs : ni mieux, ni pire. On s'est trompé ou on nous a trompé.

    Ma suggestion :

    Parlez à M. Charest : votre "grand premier ministre". A-t-il encore quelque chose à vendre ? Non, tout y passe. Svp, n'appuyez plus les responsables de cette «...béatitude crétine...» .

    Votre solution peut-être :

    Un bon coup "unioniste" de barre à droite genre Jeu Légault ?/!*

    Réveillez-vous, les solutions existent.

  • Marcel Bernier - Inscrit 23 octobre 2010 02 h 45

    Cela porte à réfléchir...

    J'aime vous lire, en l'état, lorsque vous prenez vos lecteurs et vos lectrices comme des êtres doués d'un minimum d'intelligence et que vous ne leur souffler pas, en catimini, toutes les réponses.
    Je vous le dis, comme je le pense, le rôle de dame patronnesse ne vous a jamais servi ni celui de moraliste moralisante.
    Ceci étant dit, votre réflexion d'aujourd'hui permet de poser les problématiques sous un éclairage qui permet de s'interroger, en son for intérieur, sur les orientations que nous sommes amenés, tous et chacun, à porter sur notre rapport à l'Autre, différent dans son origine et dans ses convictions.
    Une chose est sûre, ce serait dommage d'exacerber les tensions qui existent dans tout vouloir-vivre ensemble pour des fins électoralistes comme c'est souvent le cas en Europe. Déjà que notre société vit à l'heure de la droite souveraine, un excès de populisme et de démagogie nous amènerait inéluctablement vers l'extrême-droite et tout son cortège de discriminations, d'a priori, de préjugés, de racisme et d'intolérances. Ce qui pourrait tout aussi bien mener à un totalitarisme nationaliste à caractère racial.
    Il reste qu'il est nécessaire d'affirmer et de réaffimer que l'État se doit d'être parfaitement neutre, tout en favorisant la liberté de conscience et de religion des citoyens. Ceci est non négociable.
    En ce qui concerne l'identité, il s'agit, encore une fois, d'élaborer un refus radical de l'unidimensionnalité de l'être. En ce sens, Marcuse nous rappelle toute la valeur de la force non-intégrée des minorités, des outsiders, et des intelligentsias radicales, dans l'espoir de nourrir la pensée critique à cette opposition. L'Autre, dans sa diversité, m'ouvre des horizons, me permet de sortir de mon solipsisme et de ma frilosité.

  • Socrate - Inscrit 23 octobre 2010 04 h 08

    béatitude

    La béatitude crétine se trouve beaucoup plus dans la police des chartes que dans la politique béate des petites écoles de pensée à mon très humble avis, et les ignorer toutes serait donc la meilleure solution identitaire dans un futur cultûrel immédiat. Tintin.

  • Daniel Houx - Inscrit 23 octobre 2010 05 h 53

    L'accomodement des uns finit ou commence...

    A force de vouloir accomoder tout le monde, c'est nous qui devront s'accomoder. À quand la burqua obligatoire pour tous?