Suivez le poisson-chat !

James Thierrée dans La Liberté, de Tony Gatlif
Photo: Source Films séville James Thierrée dans La Liberté, de Tony Gatlif

Le poisson-chat est un grand ambassadeur de la poésie. À suivre, ce vidangeur à barbillons, dans ses abîmes pour deux événements culturels montréalais, vrais sommets d'onirisme. D'abord, la projection dimanche, au Festival du nouveau cinéma, d'Oncle Bonmee Who Can Recalls his Past Lives du Thaïlandais au nom imprononçable Apichatpong Weerasethakul — mais le fin du fin consiste à le proférer d'un seul trait, entre deux sifflotements. Le film, d'un lyrisme surréaliste, fut palmé d'or à Cannes, ovationné par ses fans éblouis (j'en suis) et descendu en flammes par les esprits cartésiens en quête de logique et de repères: concepts inaccessibles là où des fantômes et des incarnations antérieures, dont un singe aux yeux rouges phosphorescents, hantent un mourant au milieu des murmures d'une jungle ensorcelée.

Une des scènes les plus magiques du film est la fécondation d'une princesse par un poisson-chat, en une étreinte sauvage d'un érotisme déroutant.

Le second poisson-chat de la semaine, non moins sublime, serpente sur un étang fictif à la Tohu, où il trouble un ermite, irrité par ses assiduités. L'ermite en question, dans une extraordinaire cabane de fin du monde appelée à se disloquer sous nos yeux, est joué par le mime, acrobate, musicien et danseur français James Thierrée. Et comme son Raoul est un des spectacles les plus inspirés à se poser en tournée sur nos terres, y suivre le poisson-chat signifie ouvrir une porte sur le merveilleux, comme Alice au pays des merveilles entrant dans le terrier du lapin pressé.

Que James Thierrée soit le petit-fils de Charlie Chaplin n'est pas anodin, car il lui rend souvent hommage dans Raoul, tout en assurant le contraire aux journalistes. Son personnage de vagabond entouré d'accessoires d'hier, dont un vieux gramophone, semble émerger de l'époque de la Crise économique, source d'inspiration du célèbre aïeul pour Les Temps modernes et La Ruée vers l'or. Ajoutez des gestuelles communes, le choix du muet. Le voici condamné à demeurer le petit-fils du grand Charlot pour la postérité, malgré une griffe très personnelle. Mais quand on emprunte des voies analogues, comment l'éviter?

Sa mère, Victoria Chaplin, est une costumière de haut niveau (derrière les hardes de Raoul), mais, comme son mari comédien Jean-Baptiste Thierrée, une artiste de cirque avant tout. James, élevé en enfant de la balle, allait devenir par ses spectacles inclassables la coqueluche de Paris. D'où cette hâte de voir un show précédé d'un pareil parfum d'encensoir, en songeant que bon sang ne saurait mentir. Vrai!

Pas un inconnu auparavant, car déjà rencontré devant l'écran, ce James Thierrée. On l'avait vu au cinéma dans plusieurs films, dont Liberté de Tony Gatlif, où il incarnait le merveilleux simple d'esprit de sa communauté tzigane. Il vient de tourner au Québec pour Claude Miller dans Voyez comme ils dansent. Mais son génie éclate vraiment sur scène, où il a tout imaginé, des mécaniques complexes de cet abri de solitude — qui tient au départ d'une sorte de voilier en attente de naufrage — aux bêtes étranges et féeriques: poisson-chat, poisson-argent, méduse à la dégaine fantomatique, éléphant, squelette d'oiseau, créatures actionnées par un comparse quoique apparemment tirées d'un songe. Thierrée joue du violon, fait le moonwalk comme le mime Marceau, bondit, se contorsionne, s'accoude aux accents de la musique lancinante.

Dans cette plongée dans l'inconscient nourrie de poésie et d'humour fou, dernier refuge de l'anachorète halluciné, le show se fait allégorie de la solitude absolue, en attente d'un Raoul qui se défile, alors qu'autour, peu à peu, tout s'écroule. Puis notre homme s'envole. On lévite sous ce chapiteau à sa suite, avant de s'enfoncer dans la nuit, encore émerveillés, souriant aux anges ou aux poissons-chats. C'est selon.

Univers d'errances


J'ai filé cette semaine dans le Vieux-Montréal à la galerie Pangée, voir une expo de photos du grand cinéaste iranien Abbas Kiarostami, intitulée Chemins, en place jusqu'au 20 novembre. Les routes de montagne hantent l'oeuvre du réalisateur du Goût de la cerise, qui signa d'ailleurs le documentaire Les Chemins de Kiarostami en 2004.

Devant cette douzaine de photos en noir et blanc, croquées en Iran entre la fin des années 70 et nos jours, renaît son univers d'errances en scènes fixes, touchantes, poétiques, plus esseulées qu'en 24 images à la seconde.

De l'une à l'autre, ces photos montrent des chemins serpentant entre les monts Alborz, des routes de campagne au milieu des arbres ou filant à la rencontre des nuages, des voies parallèles dans la blancheur d'une plaine en hiver. Photos scannées, imprimées puis encrées avant de devenir chemins métaphores de l'existence. Mais où mènent-ils? Parfois vers un village au loin, parfois nulle part apparemment. Et qui s'en plaint?

C'est la toute première fois que Kiarostami expose ses photos dans une galerie privée nord-américaine. Seuls de grands musées américains en avaient posé sur leurs cimaises. Elles sont même ici à vendre (10 000 $ pour un moyen format. Quand même! Mieux vaut avoir un nom!)

Pour tout dire, l'expo devait s'inscrire dans un grand ensemble: rétrospective à la Cinémathèque, programmation au FNC de Copie conforme, le dernier film de Kiarostami qui a valu à Juliette Binoche le prix d'interprétation au Festival de Cannes. Mais le cinéaste, en repérages, ne pouvait venir à Montréal pour présenter tout ça. Alors, l'armature s'est écroulée. Ne reste sur son îlot du Vieux-Montréal que le segment photos, sentier plutôt qu'autoroute. On l'emprunte en songeant que Kiarostami ne détestait pas non plus les chemins qui bifurquent.

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otremblay@ledevoir.com