Une crise de la cinquantaine signée David Homel

Il a cinquante ans, il rêve d'aventures, il ne peut pas s'en empêcher. C'est maintenant ou jamais, qu'il se dit. Alors: passer à l'acte ou non? Tromper sa femme dans la réalité ou juste continuer à fantasmer? Le héros du Droit chemin est en pleine déroute. Et le roman de David Homel ne fait que commencer...

Ce n'est pas tant le déchirement intérieur de ce Ben Allan marié depuis des lunes, englué dans une relation de couple sans surprise, qui fait l'originalité du livre. Le cliché de la crise de la cinquantaine, on connaît. Ce n'est pas non plus la question de savoir avec qui, quand, où, comment il va le faire ou pas, qui nous tient en haleine.

C'est le ton. Ironique, mordant. Et parfois ludique. C'est le sous-texte. Chargé, tordu. C'est le portrait sans concession que trace l'auteur de son héros et de la galerie de personnages qui gravitent autour de lui. Et ce sont les situations sans queue ni tête qui s'enchaînent, s'emboîtent.

Pensez aux films faussement naïfs de Woody Allen. Ajoutez-y une touche désabusée et scabreuse à la Philip Roth. Pensez aussi à J. M. Coetzee, à la façon qu'a ce grand romancier sud-africain de fouiller les secrets de l'âme, de passer aux rayons X les rapports humains, la famille, le couple, les clans, les jeux de pouvoir. Vous y êtes presque.

Ajoutez-y les obsessions littéraires propres à l'auteur. La folie, le rôle des psys. La relation difficile avec le père. Le fossé des générations. L'immigration, le déracinement. Les questionnements sur l'identité juive. Et le sexe, omniprésent.

Le Droit chemin est le sixième roman du Montréalais David Homel, né à Chicago en 1952 de parents juifs d'origine ukrainienne et lituanienne. Sept années se sont écoulées, déjà, depuis la traduction en français de son très fort et très dur roman The Speaking Cure (L'Analyste), qui se passait dans l'ex-Yougoslavie, en pleine guerre civile: un psychologue était amené à traiter des soldats et des civils en détresse, hantés par l'horreur de la guerre et habités par un sentiment d'impuissance.

Nous voici ici en mode plus léger. À première vue. Pas de blessures indélébiles. Pas de celles qu'inflige la guerre, en tout cas. C'est plutôt de drame existentiel qu'il est question dans Le Droit chemin.

Nous sommes à Montréal, «au début d'un nouveau millénaire». Ben Allan, professeur de littérature dans une université anglophone, vient de remporter un prix sans grande importance, mais un prix quand même, le premier de sa vie, pour un article à mi-chemin entre l'essai et le délire poétique portant sur... la dromomanie.

La dromomanie, c'est-à-dire cette envie irrépressible qu'éprouvent certains hommes de marcher, de courir. Ou plutôt qu'éprouvaient certains hom-mes: le texte signé Ben Allan, dont Le Droit chemin est parsemé ici et là d'extraits, porte sur cette forme d'hystérie masculine qui aurait connu son apogée au XIXe siècle, en France.

Dans ses mots à lui, ça donne ceci: «Les femmes avaient l'hystérie, les hommes la dromomanie. Deux faces de la même maladie. Dans le cas de l'hystérie, les organes des femmes se mettaient à voyager dans leur corps, alors que c'était le corps des hommes dromomanes qui se déplaçait dans l'espace, les entraînant dans leur fugue hystérique.»

Fugue, fuite, désir soudain de tourner le dos à la vie de tous les jours, au couple, à la famille, goût de l'aventure: c'est ce qui caractérisait les dromomanes en question, selon notre prof d'université. Ce n'est pas pour rien que le sujet l'a séduit, vous pensez bien: s'écarter du droit chemin, celui tracé d'avance, c'est exactement ce que le héros du Droit chemin s'apprête à faire. En pensée.

Avant même de rencontrer sur sa route la tentatrice du diable, une jeune artiste aguicheuse, au comportement de plus en plus trouble jusqu'à être frappée de folie, il ne pense qu'à ça. Sortir du train-train quotidien, pour s'envoyer en l'air.

Pour lui, ça s'appelle tout simplement la crise de la cinquantaine. S'il se garde bien de confier ses désirs secrets à madame son épouse, par ailleurs thérapeute, il n'en a pas moins des discussions avec elle sur cette supposée crise qui frappe les hommes.

«C'est juste une autre façon de parler de la mort», lui dit-il. Tout en retenant pour lui le reste de sa réflexion: «La peur de la mort, oui, mais unie au désir incoercible de démolir tout ce sur quoi on a bâti sa vie. C'est là tout le paradoxe de la cinquantaine, le fondement de cette frénésie.»

Il en vient presque à envier son fils ado, accro à la télé, qui passe son temps affalé sur le divan du salon, quand sa petite amie ne s'immisce pas dans son lit. Aucune responsabilité: ce serait bien, non?

Il est surtout happé par le vieillissement de son père, nouvellement débarqué à Montréal, qui vit dans un foyer pour personnes âgées. Le message est clair: le temps presse, la vie file, avec la mort au bout.

Tandis que le vieux bouc ressasse son passé, son enfance en Russie, sa vie à Chicago, tout en reluquant les jolies filles et en multipliant les remarques obscènes, lui qui a perdu toute forme d'autocensure, son fils essaie de son côté de relier les circuits entre le garçon qu'il a été, dans «la maison aux secrets» de Chicago, et l'homme qu'il est aujourd'hui, à la croisée des chemins.

Cela constitue ce qu'on pourrait appeler les moments forts du roman: la vie du père et celle du fils qui s'entrecroisent, le fossé entre les deux, le rapprochement possible, qui sait? Et la valse-hésitation du fils tourmenté, égaré, en quête de lui-même, d'une vérité. Tout s'imbrique, c'est très habile.

Puis, ça se met à dérailler. Ça devient loufoque, presque surréaliste. Le fils s'enlise dans une relation impossible avec la jeune artiste, il rencontre un psychiatre qui pourrait bien être plus fou que ses patients, en vient à enquêter sur lui... Où sommes-nous rendus?

Ben Allan s'égare de plus en plus, et nous nous égarons avec lui. L'auteur en beurre épais, comme on dit. L'internement, la psychiatrie d'hier et d'aujourd'hui, les abus, la barbarie: le propos en soi, la réflexion, la dénonciation, tout ça, c'est intéressant, mais le risque est grand de se perdre dans les dédales des détails.

Heureusement, il y a le père qui revient de temps. Et les scènes de ménage entre le héros et sa femme. Il y a l'humour grinçant. Et il y a cette idée que Ben Allan, en touchant la folie, la vraie, de trop près, retombe sur ses pattes. Et voit sa vie autrement. Voit les autres, aussi, ses proches, d'un autre oeil.

À commencer par sa femme. Qui est-elle vraiment? Comment la séduire? Est-ce possible, finalement, de vivre une liaison avec sa propre femme? Et si la crise de la cinquantaine n'était qu'une «frénésie passagère», pour ne pas dire une légende, une fiction?

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Collaboratrice du Devoir