En aparté - L'oubli d'un monument

À propos de la Crise d'octobre 1970 qué-bécoise, Bernard Amyot, un ancien président de l'Association du Barreau canadien, s'évertue ces jours-ci à répandre l'idée «que, sur les 497 individus appréhendés au total, seules 103 personnes ont été incarcérées injustement pendant cette période». C'est ce qu'il écrit cette semaine encore dans Le Devoir. C'est ce qu'il a écrit aussi dans la préface d'Octobre 1970. Dans les coulisses de la Crise, traduction d'un livre de William Tetley.

En somme, laisse entendre Amyot, 394 individus jamais accusés de quoi que ce soit étaient tout de même coupables de quelque chose... Ces 394 individus avaient tous appuyé, écrit Amyot, «publiquement, ou par leurs gestes, les fins violentes du FLQ de faire une révolution marxiste et sécessionniste et de renverser le gouvernement démocratiquement élu». Des opinions politiques qui s'écartent de celles défendues par le régime en place, est-ce bien là quelque chose d'insoutenable en régime démocratique?

Dans son livre, William Tetley, professeur de droit international de McGill et ministre sous Bourassa, conclut néanmoins, vaille que vaille, à l'excellence du régime fédéral canadien en glosant sur la grandeur du système «de collaboration» établi en 1970 entre les différentes meutes policières au nom même de la sauvegarde de l'État!

Mais de quoi est donc coupable un petit syndicaliste d'une usine à Alma pour que des policiers trouvent justifié de le fusiller avec des balles à blanc? Pourquoi faut-il battre des citoyens dans des cellules? Comment en arriver à arrêter des gens par crainte du régime révolutionnaire cubain alors qu'on ne trouve chez eux que des livres consacrés au cubisme? M. et Mme Renée, deux chefs scouts, constituent-ils vraiment une menace à la sécurité de l'État? Est-ce pour ses poèmes qu'on entre au petit matin en force chez Gaston Miron, mitraillettes au poing, afin de le conduire séance tenante derrière les barreaux?

Drapés dans la longue robe du Droit plutôt que placé flambant nu sous la lumière de la Justice, Tetley et Amyot ne s'embarrassent pas de répondre à des questions semblables quant au sort fait à nombre d'individus soumis à la Loi des mesures de guerre. En 2003, dans un texte de sa main publié dans Le Devoir, William Tetley affirmait pourtant qu'il aurait été facile pour les législateurs de réduire les errements des meutes de policiers lancés aux trousses de supposés terroristes, avant de se couvrir à nouveau grâce au Droit: «[...] nous, au gouvernement, aurions dû vérifier plus scrupuleusement les listes qui nous étaient données par les policiers, mais comme Robert Bourassa nous le fit remarquer, dans un pays démocratique, les législateurs élus ne devraient pas s'immiscer dans la fonction du travail policier.» Les législateurs s'étaient donc mêlés du travail des policiers, mais comme ils le faisaient mal, au moins avaient-ils pour eux l'excuse qu'ils n'auraient pas dû s'en mêler! La belle logique de M. Tetley.

Mais revenons à cette histoire selon laquelle le Protecteur du citoyen du Québec en serait venu à un verdict d'innocence de seulement 103 personnes à la suite d'une enquête réalisée après les événements. Amyot et Tetley soutiennent même que ces personnes ont «toutes eu droit à une compensation de l'État québécois allant jusqu'à 30 000 $, en dollars de l'époque». (Au passage, notons qu'Ottawa, de son côté, s'est toujours gardé de présenter des excuses, sous quelque forme que ce soit, bien qu'il l'ait fait déjà, par exemple, dans le cas de citoyens d'origine japonaise emprisonnés injustement au cours de la dernière guerre mondiale.)

Dans Gouverner le Québec (éditions Fides, 1995), Robert Bourassa donne tort à l'interprétation d'Amyot au sujet des supposées indemnités. Après la Crise d'octobre, écrit l'ancien premier ministre, «le gouvernement du Québec a demandé au Protecteur du citoyen, monsieur Louis Marceau, d'examiner la question, ce qu'il avait de toute façon le pouvoir de faire de son propre chef. Monsieur Marceau en est arrivé à la conclusion que 103 personnes avaient été arrêtées injustement et avaient le droit de poursuivre le gouvernement. Cela s'est produit dans quelques cas, et des compensations, peu nombreuses, ont été versées.»

Tout au contraire de ce qu'affirme Amyot, ce sont d'ailleurs les victimes qui ont dû se battre pour obtenir réparation au moins sur la place publique. C'est le cas notamment de la chanteuse Pauline Julien, qui, après avoir multiplié les procédures judiciaires, put finalement obtenir, en 1978, un chèque de 1 $ en compensation de huit jours passés en prison, au mépris de sa liberté autant que de sa réputation!

Dans Les Silences d'Octobre (VLB éditeur, 2002), l'historienne Manon Leroux explique qu'un avocat, Claude Samson, a obtenu 16 000 $ de dédommagement en 1975 pour son arrestation en octobre 1970, mais que l'ombudsman Louis Marceau n'a obtenu au final que 400 $ pour chacune des 103 personnes considérées comme susceptibles de bénéficier d'une indemnité. Chose certaine, nous sommes bien loin d'un exercice de réparation qui ressemblerait à celui que décrit Bernard Amyot tout en affirmant, sans rire, vouloir déboulonner des mythes que se sont créés les indépendantistes québécois!

Dans Trudeau's Darkest Hour, on se réjouit au moins de voir, sous la plume d'une multitude d'intellectuels canadiens-anglais de renom, que tous n'étaient pas favorables au pire, au nom d'un aveuglement nationaliste canadien, à la façon de messieurs Amyot et Tetley.

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Un ancien réalisateur de Radio-Canada, amusé par ma chronique consacrée au frère André, me téléphone pour me raconter une aventure de son vieil ami Jean-V. Dufresne, esprit libre et vif qui travailla, comme on le sait, dans divers médias jusqu'à sa mort en 2000. À Radio-Canada, aux débuts de la télévision, du temps où la pellicule, pour bien être exposée, nécessitait encore un éclairage surpuissant, on avait entrepris de tourner toute une émission sur le frère André. Sous la chaleur intense dégagée par l'éclairage, le coeur du frère André se mit à bouillir dans son bocal... Sous l'effet de cette chaleur, le vieux muscle cardiaque vire au blanc, comme n'importe quelle viande mise à bouillir. Que faire? On avait tout simplement poursuivi le tournage en utilisant un coeur de veau, mis dans un bocal lui aussi. L'illusion était divine, semble-t-il.

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Des lecteurs et certains collègues se sont étonnés de me voir apparaître cette semaine souriant au côté de Pierre Karl Péladeau, le patron de l'empire Quebecor, à l'occasion du lancement d'un ouvrage collectif intitulé Le Devoir. Un siècle québécois. Chacun sait bien — ou alors il fait semblant de ne pas le savoir — que les artisans du Journal de Montréal traversent un des pires conflits de travail de l'histoire du journalisme au pays. Mais beaucoup semblent vraiment ignorer que l'album du Devoir, publié aux Éditions de l'Homme, de même qu'une très large portion des livres publiés au Québec le sont désormais par des enseignes éditoriales dont Quebecor est propriétaire. Du côté de l'édition seulement, Quebecor possède les Presses libres, Logiques, l'Hexagone, Typo, VLB éditeur, les éditions Quebecor, les éditions CEC, Publistar, Utilis, Le Jour, Trécarré, 10/10, Stanké et Libre Expression. J'en oublie sans doute. Et je vous vois déjà sourire à votre tour en l'apprenant, pas forcément parce que c'est drôle, étant entendu qu'il demeure en ce drôle de monde toutes sortes de raisons pour montrer les dents.

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jfnadeau@ledevoir.com
1 commentaire
  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 23 octobre 2010 08 h 51

    400 piasses par détenu politique!

    Les Japonais ont eu 22,000$ de Mulroney. Et les Indiens des pensionnats, plus de 80,000$.
    Les Nègres blancs d'Amérique, c'est ben nous autres,