Le mutilateur

Raymond Carver à sa table de travail<br />
Photo: Source Éd. de la Martinière Raymond Carver à sa table de travail

Un auteur le moindrement expérimenté reçoit toujours avec un sourire en coin les histoires de Gros Méchant Éditeur qui circulent comme de l'air recyclé dans les basses altitudes du Ciel des Lettres. Il sait bien que le métier compte quelques escrocs, sans doute beaucoup moins nombreux que dans d'autres secteurs d'activité (ciment, courtage en valeurs inventées et bouts de papier adossés à des passifs), et plusieurs incompétents, ce qui est une autre histoire. Il sait que les Zéditeurs-qui-ne-lisent-pas-les-manuscrits et les Zéditeurs-qui-ne-manifestent-aucun-respect-pour-l'intégralité-de-mon-Kri-primal-mal-pris-de-1100-pages appartiennent à une faune un peu mythique qu'il est commode d'invoquer devant la tendance de certains manuscrits géniaux à rebondir comme des chèques en bois.

L'auteur le moindrement expérimenté sait que le travail d'édition normal (éliminer quelques longueurs et imprécisions, ajouter une virgule ici ou là, etc.) consiste essentiellement en toilettage de manuscrits, dont certains ont d'ail-leurs tendance à se comporter comme des caniches. Il a aussi entendu parler d'accouchements spectaculaires, d'Ezra Pound coupant The Waste Land de moitié pour donner le chef-d'oeuvre de T. S. Elliot. De Max Perkins retranchant 65 000 mots du manuscrit de Thomas Wolfe et, tel le sculpteur aux prises avec le bloc brut, faisant apparaître Look Homeward, Angel.

Ce sont des cas limites, comme, à l'autre bout du spec-tre, Malcolm Lowry défendant héroïquement le plan, la structure et l'ampleur allégorique de son ouvrage devant l'arrogance charognarde d'un lecteur professionnel. Les gens aiment les histoires de nègres littéraires racontées sous le manteau. Moins connues sont les histoires-dont-l'éditeur-est-le-héros. Celle de Raymond Carver et de son sculpteur-éditeur, Gordon Lish, nous entraîne au fond de sombres tiroirs où fleurissent l'amour et la soumission, l'insécurité et la reconnaissance, l'amitié explosée par la gloire et l'orgueil, dans une intime boucherie où le pouvoir est au bout du stylo rouge.

L'affaire paraît presque facile à résumer. Quand il rencontre Lish, à Palo Alto en 1967, la vie de Carver, entre deux cuites et deux black-out, ressemble à celle d'un personnage d'une sombre nouvelle des débuts de Raymond Carver. Fasciné par ses «hillbillies de centre d'a-chat», Lish, comme responsable du domaine de la fiction au New Yorker, puis directeur littéraire chez Knopf, va accueillir la prose de son ami dans le Saint des Saints de l'establishment littéraire de la côte est. À la parution de Tais-toi, je t'en prie en 1977, Carver arrête de boire tandis que la gloire lui tombe dessus. Le prix à payer pour ce Faust de la banlieue ouvrière et de l'écriture col bleu ne sera publiquement dévoilé que 20 ans plus tard, en même temps que la correspondance entre les deux hommes. On sait maintenant que Carver, en échange de sa nouvelle vie (prix littéraires, bourses, postes universitaires), avala l'amère potion du véritable massacre à la tronçonneuse (jusqu'à 50 % du texte!) pratiqué par Lish avant publication, quitte à renâcler lorsqu'il se voyait accoler la fameuse étiquette d'écrivain minimaliste qu'il vomissait secrètement.

En 1980, Gordon Lish renvoie à la nouvelle icône de la nouvelle le manuscrit de Débutants avec 40 % du contenu original en moins et coiffé d'un nouveau titre: Parlez-moi d'amour. Carver donne sa bénédiction à l'opération, puis part en voyage. Lorsque son directeur littéraire en profite pour reprendre et charcuter de nouveau le fruit de son labeur, Carver craque enfin. La lettre que rédige alors, pendant une nuit blanche, cet homme en crise qui se vide le coeur pour protéger son esprit (alcool, suicide, folie: tous les démons familiers sont là, à l'affût de la fragile illusion du succès) est aussi poignante que celle de Lowry, même si plus louvoyante et en définitive moins courageuse: Lish va, cette fois-là, réussir à reconquérir Ray comme une femme qu'on parvient à retenir avec une ultime promesse d'i-vrogne alors qu'elle a déjà le pied dans la porte. Il faudra encore un livre à Carver et moult encouragements de sa noble dame, sans aucun doute, pour arriver à défier puis, en un duel épistolaire, à tuer le Père-Éditeur.

Cette lettre est incluse en annexe de la nouvelle édition de ce livre-charnière qui, selon le vieux rêve et grâce à l'obstination acharnée de Tess Gallagher, gardienne de la flamme, paraît aujourd'hui sous le titre d'abord envisagé par son compagnon.

Question d'éthique génético-textuelle: quelle est l'oeuvre vraie? La version charcutée par l'éditeur et avalisée par un auteur prisonnier de ses compromissions, ou le manuscrit enfin restauré dans ses grosseurs et publié de manière posthume par les bons soins de l'épouse et infatigable égérie? À moins d'être un chercheur universitaire, on a de toute manière rarement l'occasion de comparer, et c'est ce qui fait tout l'intérêt de la publication simultanée des deux livres pour lancer l'édition des oeuvres complètes de Carver à l'enseigne de l'Olivier.

Aux États-Unis et en France, cet événement littéraire semble avoir été à la source d'une certaine controverse dont de lointaines bribes ont neigé telles des cendres refroidies jusque dans mon ordi. Dans un camp: Philip Roth, superbe écrivain qui aurait, dit-on, célébré cette Restauration et la mise au jour d'un univers carvérien plus sensible, riche et nuancé que la niche minimaliste dans laquelle l'oeuvre avait été casée; dans l'autre, l'éditeur carnassier dans toute sa splendeur, défendant l'honneur de la profession, mais surtout ses omnipotentes prérogatives, tel cet apparatchik de chez Grasset qui, semble-t-il, s'est vanté de sortir les longs couteaux quand «ça» résistait un peu trop...

Je l'avoue sincèrement, la lecture de Débutants, accompagnée de fréquents coups d'oeil à la version expurgée, m'a complètement bouleversé. C'est un tout autre Carver qui émerge de cette relecture qui est aussi une (dé)lecture: plus attentionné envers ses personnages, plus attentif au déroulement des voix qui tissent le drame de chacun, commun, dans la plus parfaite banalité apparente, plus tendre, aussi. En un mot: plus humain. Dans certaines nouvelles, comme Si tu veux bien, Une petite douceur et Débutants (titres jadis presque tous changés par Lish, rétablis ici), on constate que Gordon Lish n'a pas seulement coupé, mutilé les textes par souci d'efficacité narrative, il s'est attaqué à leur sens même, extirpant comme de la mauvaise herbe les images les plus importantes et certains des passages les plus signifiants. Le Sculpteur vs Carver.
2 commentaires
  • Jacques Desrosiers - Inscrit 10 novembre 2010 15 h 11

    Carver vs Lish

    J'ai lu en parallèle, ligne par ligne, la version de "Why Don't You Dance" parue dans "What We Talk About When We Talk ABout Love" et que je connaissais et aimais depuis longtemps, -- et la version française rétablie dans Débutants (je n'ai pas Beginners).

    Ce qui frappe le plus est le fait que Lish rend le texte beaucoup plus dur, plus angoissant. Il crée des trous, du silence, du vide partout, ne serait-ce qu'en enlevant leur nom aux personnages et en suspendant des gestes dans le vide. Il leur enlève même une bonne partie de leur sensualité en coupant des phrases. La nouvelle filtrée par lui est comme un coup de poing, un terminus, quelque chose de cynique. Tandis que Carver semble plus désespéré, moins pressé, il nous fait sentir de plus près l'homme et les deux jeunes.

  • Jacques Desrosiers - Inscrit 12 novembre 2010 15 h 12

    Suite...

    On pourrait se demander si l'inverse est possible : un éditeur qui ajouterait de l'humain, comme vous dites, dans un texte qu'il jugerait trop glacial. Ou qui couperait dans le méchant. Ça semble inimaginable. Pour couper à froid comme Lish l'a fait, il n'y a qu'une explication : il n'avait pas écrit l'histoire, ne ressentait rien, jouait avec son bistouri, travaillait sur l'effet.

    Les coupures dans les autres nouvelles que Why Don't You Dance sont renversantes. Rien que le choix de mots est sidérant, comme à la fin de la nouvelle où le narrateur se fait masser les cheveux par le barbier : Lish remplace "sadness" par "sweetness" !... Et l'autre nouvelle, où le nom Cynthia est remplacé par "Melody"... C'est n'importe quoi.