Les océans s'appauvrissent dans l'indifférence

Les océans s'appauvrissent dans l'indifférence<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) José Luis Roca Les océans s'appauvrissent dans l'indifférence

Les débats en cours sur la protection de la biodiversité à Nagoya au Japon ont attiré beaucoup d'attention sur les dommages subis par la faune terrestre. Certes, la disparition des orangs-outangs, des tigres et ours blancs est plus spectaculaire que celle de la morue.

Mais, indiquait cette semaine une étude du Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE), la santé des mers et océans est probablement ce qui devrait alarmer l'humanité en premier lieu parce que c'est la source alimentaire de base de près d'un quart des humains.

Trois menaces se conjuguent pour miner — jusqu'au point d'irréversibilité dans certains cas — la productivité des océans: la pollution, la surexploitation des cheptels marins et les changements climatiques. Ce mégaphénomène a d'ailleurs déjà commencé à intensifier les impacts des autres menaces en acidifiant de plus en plus les océans, qui absorbent de plus en plus l'excès de CO2 émis par les humains.

Le relèvement de la température des océans est tout aussi potentiellement fatal pour plusieurs espèces dont l'éclosion des oeufs en suspension dans l'eau peut être compromise par d'infimes variations de la température. Enfin, dans d'autres régions, un infime réchauffement de l'eau stérilise les récifs de corail, des habitats essentiels à la survie de milliers d'espèces marines. Enfin, la prolifération d'algues et de plantes aquatiques, causée par la synergie entre le réchauffement de l'eau et les apports d'azote et de phosphore en provenance des milieux agricoles et urbains, modifie à la baisse les taux d'oxygène dissous. Dans de nombreuses régions du globe, nous en avons parlé récemment, les «zones mortes», sans oxygène, se multiplient.

À Nagoya, on discute beaucoup de la nécessité d'appliquer aux océans et aux mers le principe des aires protégées, seule façon, dit-on, de recréer des zones de reproduction et d'élevage pour les espèces marines qui pourront, à partir de ces territoires protégés, essaimer et regarnir les zones marines plus intensément exploitées. Présentement, seulement 1,17 % de la surface des mers est protégée par des statuts juridiques solides. En comparaison, 13 % des milieux terrestres le sont à l'échelle du globe. Un des enjeux majeurs de la conférence consistera à définir un pourcentage d'aires marines protégées, ce qui est loin d'être acquis...

Deux bonnes nouvelles

Mais de tous les dossiers dévoilés et débattus à la conférence internationale de Nagoya, qui entrait cette semaine dans sa phase politique, deux bonnes nouvelles émergeaient en parallèle.

D'abord, le fait que des chercheurs norvégiens ont mis au point un indice scientifique qui permet d'évaluer avec une rigueur inégalée l'état et la valeur des écosystèmes d'un territoire, qu'il s'agisse de la diminution de la pollinisation des plantes par les insectes, de l'expansion ou de la raréfaction des forêts dans différentes régions du globe, par exemple. L'utilisation de cet indice au cas de la Norvège a révélé que les mers, les eaux côtières, le milieu marin et les eaux douces de ce pays sont en bon état, contrairement aux forêts, aux plaines et à certains cheptels sauvages, comme le saumon.

L'outil scientifique en question utilise 309 indicateurs qui qualifient l'état des écosystèmes sur une échelle allant de 0 à 1,0. Selon ce que rapportait l'agence Reuters, les chercheurs norvégiens sont d'avis que la mise au point d'un indice aussi solide constitue le premier pas vers l'intégration du «capital» naturel dans le bilan du PIB de chaque pays.

Jusqu'ici, le PIB reflète uniquement le total des transactions économiques. Ce bilan est fondamentalement fautif sur le plan scientifique, car il ne permet pas de savoir s'il base sa croissance sur la destruction du capital naturel d'un territoire, détruisant son potentiel économique à long terme au profit de gains passagers. Au Québec, l'ancien commissaire au Développement durable Harvey Mead voulait développer une série d'indices pour évaluer l'état de notre environnement. Son projet, jugé trop ambitieux et radical, explique en partie qu'il ait quitté ses fonctions sans mener sa réforme à terme.

La deuxième bonne nouvelle en provenance de Nagoya touche le Costa Rica, qui a obtenu 50 millions de dollars de sources publiques et privées étrangères pour mettre en place un programme de conservation d'aires protégées, critiques pour la survie de son patrimoine biologique. Une batterie de grandes fondations se sont mobilisées, en plus du gouvernement des États-Unis, de la Banque centrale du Costa Rica et du groupe Conservation de la Nature, pour mettre sur la table 27 millions dans ce projet.

Plusieurs pays en développement disent, comme le Costa Rica, qu'ils sont prêts à préserver le capital génétique présent sur leur territoire si ça leur rapporte au moins autant que s'ils autorisaient sa dévastation par les industriels des secteurs miniers, de la forêt ou de l'énergie. Reste le plus difficile à faire: mobiliser suffisamment d'argent pour que des pays, comme l'Équateur vient de le faire, arrivent à bloquer des projets d'extraction de pétrole, si la protection du territoire convoité par les industriels devient source de survie et de développement pour les populations locales.

La récente étude du groupe The Economics of Ecosystems and Biodiversity (TEEB) évaluait d'ailleurs à 5000 milliards par an la perte économique attribuable au déclin du capital biologique des seules forêts humides de la planète. Nos pharmaceutiques y puisent des molécules pour de nouveaux médicaments. Les industries, de nouvelles molécules pour toutes sortes de produits industriels, sans compter qu'on y produit des aliments qui s'en vont aux quatre coins du monde.

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Suggestion de lecture: Les Sables bitumineux; la honte du Canada, par Andrew Nikiforuk, préface de Thomas Mulcair, éditions Écosociété, 312 pages. Cette version française de l'original publié l'an dernier offre une bonne synthèse du dossier des sables bitumineux, avec mise à jour des données. Nikiforuk, un journaliste qui suit depuis 20 ans les questions économiques et environnementales, dresse non seulement un bilan des problèmes engendrés par l'exploitation croissante de cette ressource, mais il la situe dans le contexte de nos politiques publiques en énergie et environnement, dont il démontre les faiblesses structurelles.
7 commentaires
  • Nasboum - Abonné 22 octobre 2010 05 h 30

    moratoire

    à quand un moratoire total de 20 ans au moins sur la pêche dans les océans de ce monde?.

  • Marie Pidgeon - Inscrite 22 octobre 2010 07 h 22

    co2 toxique ? cessez de respirer !

    c'est affreux de voir toute l'énergie de perdue avec cette marotte de réchauffement alors que les rejets toxiques sont bien plus graves...

  • France Marcotte - Inscrite 22 octobre 2010 08 h 02

    Alors ne dites pas dans l'indifférence

    L'indifférence de qui? Pas de plusieurs scientifiques en tout cas, ni d'un lectorat sensibilisé et sensible qui est déchiré par ce que vous dites chaque semaine. Indifférence de ceux qui ignorent ou ne veulent rien savoir, sans doute. Mais pas indifférence mais irresponsabilité de ceux qui auraient le plus de pouvoir d'agir, cela, certainement.

  • d.lauzon - Inscrite 22 octobre 2010 10 h 03

    Que des voeux pieux de la part des dirigeants politiques

    Les décideurs politiques font semblant d'être concernés par les questions environnementales mais ils consacrent très peu de temps et d'effort pour mettre en place des politiques susceptibles de faire une différence dans la protection de la faune et la flore. Pour eux, tout ce qui compte c'est la création de la richesse même si cela vient en contradiction avec la protection de la bio-diversité.

  • Françoise Breault - Abonnée 22 octobre 2010 17 h 46

    A quand un indice démocratique?

    Pour certains, la démocratie se résumé à aller voter aux quatre ans, et pour plusieurs dirigeants à se faire élire et ensuite faire ce qu'ils veulent, notamment être au service des grandes corporations.... .

    Divers facteurs seraient pris en compte pour déterminer la valeur de la démocratie d'un pays: le degré d'égalité des revenus des citoyens, la qualité des services publics offerts, et la protection de l'environnement...etc
    Évidemment plus un pays est démocratique, mieux il protège l'environnement.

    Aujourd'hui bien peu de pays sont démocratiques dans le sens véritable du terme. On voit les résultats: écodésastre, inégalités criantes, dégradation des sevices publics, commerce inéquitable, etc...

    Il n'y a pas que les océans qui s'appauvrissent dans l'indifférence, hélas! Que faudra-t-il donc pour réveiller la majorité?