Miracle à San José - Un sauvetage à la portée de toutes les sociétés

Florencio Avalos, le premier des 33 mineurs à sortir sain et sauf de la mine de San José, reçoit l’accolade du président chilien, Sebastián Piñera.
Photo: Agence Reuters Jose Manuel de la Maza Florencio Avalos, le premier des 33 mineurs à sortir sain et sauf de la mine de San José, reçoit l’accolade du président chilien, Sebastián Piñera.

Les conditions de travail dans plusieurs des mines du Chili sont si périlleuses que les mineurs qui y sont parfois ensevelis en sortent rarement vivants. Le 5 août, la minière de San José, mal organisée, n'a même pas prévenu les proches des 33 hommes coincés dans les profondeurs. Certains des mineurs croyaient même, a-t-on appris, ne jamais recevoir de secours. Au fond de la mine comme en surface, un sentiment d'impuissance s'est donc aussitôt imposé. Seul un «miracle» pouvait les sauver.

À vrai dire, même en milieu incroyant, certains drames laissent si peu d'espoir qu'en cas de fin heureuse, c'est encore le mot de miracle qui jaillit spontanément. Au Chili, pays toujours religieux, on attendait dans la prière un tel dénouement, malgré le fait qu'au sein de la classe politique plusieurs jetaient déjà sur le gouvernement le blâme d'une inéluctable tragédie. Le sauvetage enfin engagé, raconte le Guardian, des confessions religieuses allaient tôt s'en disputer le mérite.

«Dieu m'a clairement parlé et a guidé ma main à chaque pas du sauvetage, a déclaré Carlos Parra Diaz, pasteur des Adventistes du 7e Jour. Il voulait que les mineurs soient secourus et je suis Son instrument.» L'homme a fait parvenir des bibles miniatures à chacun des mineurs en attente.

«Dieu a entendu nos prières», a dit Caspar Quintana, l'évêque catholique de Copiapo, préparant une messe en plein air pour les proches des mineurs. «J'ai reçu des encouragements de partout dans le monde, a-t-il ajouté devant une multitude de gens de télévision. Offrons des remerciements.»

Plus haut sur la colline, au Camp de l'Espoir, allant de famille en famille avec sa guitare et des chants de louange, un pasteur évangélique, Javier Soto, aura déclaré, la main tendue vers le ciel: «Il écoute la musique.»

Un des mineurs, Franklin Lobos, se serait converti, racontent des proches. Son frère de 67 ans, Manuel, dit que dans la poussière de l'effondrement, ce mineur a suivi un «papillon blanc» qui l'a guidé jusqu'au refuge de ses camarades. «Un pasteur nous a dit que c'était un ange.»

Moins porté sur le merveilleux, et refusant la surenchère, l'évêque Quintana aurait, selon Rory Carroll, le correspondant britannique du Guardian, ajouté la nuance suivante: «Ce qui compte, c'est que Dieu agisse à travers l'ingéniosité humaine pour rescaper ces hommes.»

Un rôle décisif


À l'analyse, en tout cas, un constat s'impose. Si certains acteurs du drame en exploitent le succès sans y avoir pris part, d'autres y ont joué un rôle décisif sans lequel nul n'aurait pu crier au miracle. Parmi ces sauveteurs — au concours inédit mais essentiel — on peut discerner les protagonistes suivants: les mineurs eux-mêmes, leurs proches, les médias qui se sont intéressés à leur sort, le président du Chili, et la firme de génie qu'il a su recruter.

Dès l'effondrement, les mineurs ne s'en sont pas remis à une autorité quelconque. Après un moment de dispute et de division, ils auraient formé une équipe prenant les décisions à la majorité. Ils ont partagé les tâches, établi une répartition des vivres, maintenu leur équilibre physique et moral. Sans cette solidarité et une discipline admirable, la panique, le désespoir ou le repli sur soi pouvaient détruire leurs chances de survie. Tout effort de sauvetage aurait alors été vain.

De même, dans les premiers jours, alors qu'il ne semblait pas y avoir d'espoir de les atteindre, leurs épouses, leurs petites amies, leurs frères et soeurs exigèrent des autorités qu'on n'abandonne pas les recherches. Sans la persistance et la détermination de ces proches, rien n'aurait peut-être bougé. Ni dans les milieux ayant les moyens d'agir ni dans les médias capables de les mobiliser. Pour un pays déjà frappé par un tremblement de terre, ces familles auront été une source d'inspiration.

Certes, les médias locaux et étrangers et les centaines de reporters affluant à San José ne pouvaient rien faire d'eux-mêmes pour sauver les mineurs. Leur présence massive et prolongée aura toutefois rendu prioritaire à Santiago une opération d'envergure. De plus, cette visibilité internationale du drame aura permis au Chili d'obtenir rapidement de l'extérieur du pays l'expertise, l'équipement et les équipes propres à triompher de la mine bloquée et du temps qui fuyait.

Or, même avec cette notoriété, San José n'aurait jamais pu réunir les moyens d'une telle intervention. Nouvellement élu, le président Sebastián Piñera a déployé ces mesures exceptionnelles que sa formation aux États-Unis et son expérience des affaires lui permettaient de concevoir et de mettre en oeuvre. Une bonne connaissance des communications lui aura aussi gagné l'appui de ses concitoyens. D'aucuns lui prêtent un motif politique. Mais l'homme aura pris aussi l'engagement redoutable de moderniser l'industrie du pays.

Enfin, l'apport ultime sera venu d'une firme canadienne, Precision Drilling, basée à Calgary. Certes, le 23 août, les sauveteurs chiliens avaient fait contact avec les mineurs. Mais Andres Sougarret, l'ingénieur responsable, ne croyait pas pouvoir les sortir de la mine avant «au moins 120 jours». Les mineurs tiendraient-ils jusqu'à Noël? La NASA leur a montré comment survivre en peu d'espace. Des ingénieurs d'Alberta leur permettront de remonter sur terre.

Bien sûr, avec la notoriété qui s'attache à eux, les 33 de San José font face désormais à un péril pire peut-être que celui de la mine. Des géants du commerce voudront en faire des vedettes propres à ratisser auditoires et profits. Ils seront moins souvent invités à prêter main-forte, dans leur pays et ailleurs, aux victimes de désastre naturel ou de catastrophe d'origine humaine. Leur aventure exemplaire livre néanmoins le secret de miracles à la portée de toutes les sociétés.

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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