Médias - Lock-out à La Presse

Des changements technologiques modifiant fondamentalement le travail dans le secteur de la presse, sur fond de concentration des médias. Un richissime patron et des syndiqués réputés «gras dur» qui se braquent. Un lock-out décrété après de pénibles et stériles négociations. Des briseurs de grève, ou tout comme, ou peut-être pas, puisque c'est légal...

Tout cela fait bien sûr penser au Journal de Montréal. Pourtant, voilà aussi le résumé d'un conflit qui a très profondément marqué La Presse il y a quatre décennies. Comme quoi, l'histoire hoquette encore une fois.

Reprenons. Le 19 juillet 1971, après six mois de pourparlers tendus, la direction du «plus grand quotidien français d'Amérique» met en lock-out quelque 350 employés de la salle de composition (stéréotypistes, pressiers, photograveurs...), membres de la FTQ. La grève précédente, en 1964, a duré 214 jours et mené à la création du Journal de Montréal par Pierre Péladeau.

Le nouveau litige porte sur les congédiements éventuellement générés par la «modernisation des installations». Le conflit actuel au JdeM s'ancre aussi profondément dans les mutations technologiques. Celles facilitant le travail sur plusieurs plates-formes, l'échange des informations dématérialisées et la délocalisation des tâches, tout ce qui ne mène pas au scab quoi selon un code du travail datant d'un autre âge technologique, justement.

Les parallèles abondent. La Presse continue à paraître (elle tire à 225 000 exemplaires) pendant des semaines, mais avec une seule édition quotidienne au lieu des trois habituelles. Par contraste, le JdeM a vu son tirage augmenter depuis le début du lock-out le 24 janvier 2009.

Durant le conflit, les employés de La Presse publient leur propre journal, Le Quotidien populaire. Ceux du JdeM ont lancé le média RueFrontenac, un site qui aura une version papier hebdomadaire à compter de la semaine prochaine.

Plus violent

Par contre, le vieux conflit s'avère violent, très violent même. Fin octobre, il y a donc précisément 39 ans, après des semaines d'invectives et de représailles, les lock-outés répliquent par une grève et demandent aux mille autres employés du journal de respecter leurs piquets. Deux jours après la fermeture, le 29 octobre, une marche de solidarité se met en branle du square Saint-Louis, malgré une interdiction de la Ville. Rendues au square Viger, environ 12 000 personnes affrontent un millier de policiers.

L'altercation fait des dizaines de blessés. Une jeune femme meurt au bout d'une crise d'asthme causée par les gaz lacrymogènes. Une bombe est désamorcée à la résidence de J. W. Turner, président du conseil de Power Corporation, propriétaire de La Presse mais aussi de La Tribune et du Nouvelliste. Un an après la Crise d'octobre, le conflit a dégénéré en confrontation sociopolitique qui cristallise les frustrations du mouvement syndical.

Le Devoir intervient en ce jour noir avec un éditorial intitulé «Le gâchis de La Presse». Le directeur signe un texte sans compromis où il impute les «premières formes de violence» à la direction de l'entreprise. «La Presse ou Radio-Canada, ne serait-ce qu'en raison de leurs immenses moyens financiers et de la pauvreté relative du milieu, sont investies d'une fonction particulièrement lourde au service de toute la communauté, écrit Claude Ryan. [...] L'entrée en scène de Paul Desmarais dans le domaine de la presse écrite et parlée commença à la manière d'un conte de fées. Il n'en reste, pour l'instant, qu'une impression de gâchis.»

Les négociations reprennent vite et aboutissent à un compromis le 7 février 1972. Les pressiers obtiennent la totale protection contre les licenciements liés à la modernisation. Il faudra des décennies pour racheter leurs contrats. Les journalistes gagnent des clauses éthiques les protégeant de «la censure» ou de la «préparation des textes». Tous bénéficient de généreuses augmentations de salaire.

Après coup, en entrevue, Paul Desmarais va reconnaître que le lock-out de quelque 210 jours fut une erreur. Celui au Journal de Montréal perdure depuis trois fois plus de temps, soit 630 jours. Les offres de règlement rejetées la semaine dernière à neuf contre un prévoient le congédiement de quatre employés sur cinq et une clause de non-concurrence empêchant pour six mois les licenciés de travailler pour La Presse...
2 commentaires
  • Corriveau Louise - Abonnée 21 octobre 2010 14 h 20

    Très intéressant !

    Merci pour ce rappel historique !

    À cette époque, les typographes et autres employés d'imprimerie ont vécu de telles crises dans plusieurs pays. On l'a aussi vu au Journal de Montréal et M. Péladeau père a alors trouvé une solution généreuse. Aujourd'hui, les journalistes voient maintenant leur profession remise en cause avec l'aide des nouvelles technique de production (et non à cause des nouvelles techniques).

    Claude Martin
    Université de Montréal

  • Corriveau Louise - Abonnée 21 octobre 2010 15 h 48

    SVP, corriger une coquille

    SVP, dans mon commentaire du 21 octobre, écrire
    " avec l'aide des nouvelles techniques de production"

    Merci !

    C. Martin
    UdM