Dur à dire et à entendre

Ce qu'il en a coulé, de l'encre, ce qu'il s'en est prononcé, des paroles, depuis que François Legault et ses amis ont lancé l'idée d'un éventuel parti politique dont la caractéristique serait de mettre entre parenthèses l'option souverainiste. Notons que, pour plus de la moitié des Québécois, la souveraineté est entre guillemets, voire en point d'exclamation, au pire en points de suspension. Notons aussi que la première décennie du XXIe siècle n'a été faste ni pour les indépendantistes ni pour les tenants des réformes constitutionnelles. À vrai dire, la question nationale est dans les limbes.

Nous n'allons tout de même pas créer une catastrophe comme celle du Chili pour provoquer une unité autour du concept de la nation à l'instar de celle qui nous a rivés tous cette semaine à nos écrans. La ferveur, la fierté, l'émotion, la solidarité du peuple chilien nous donnaient envie d'être Chiliens. Et ces images bouleversantes nous renvoyaient au vide, voire au cynisme qui caractérise l'esprit national depuis quelques années et qui atteint aujourd'hui une exacerbation que seuls les jovialistes refusent de reconnaître.

Qui s'étonnera que le PLQ et le PQ ne satisfassent plus une partie importante d'électeurs qui verraient avec sympathie une troisième voie? Ce fut le cas dans un passé récent avec l'ADQ, dont on a rapidement pris la mesure des limites. Car un parti politique a besoin de penseurs, de candidats expérimentés et compétents et d'un chef à l'image forte et rassurante, ce qui manquait vraisemblablement à l'ADQ. On ne sait d'ailleurs pas encore si ces qualifications préalables s'appliqueraient à François Legault et à ses amis. On ne s'est pas non plus demandé si un choix triangulaire ne serait pas le chemin le plus évident pour rendre à court terme le Québec difficilement gouvernable, avec encore une fois un gouvernement minoritaire. Cet aspect devrait aussi faire l'objet de réflexions plus approfondies.

D'ici trente ans, rappelons-le même si cela est assez désagréable, la génération des baby-boomers sera au ciel avec quelques exceptions en enfer. Or c'est dans cette génération que l'on trouve la proportion la plus importante d'indépendantistes purs et durs, ceux de la première heure, qui n'ont pas obligatoirement réussi à transmettre à leurs enfants leur rêve de jeunesse.

Le nationalisme des jeunes d'aujourd'hui n'a ni l'intensité, ni les contours, ni les exigences de celui d'antan. Les valeurs collectives des baby-boomers ont fini par se traduire dans des droits individuels (quel paradoxe!) et l'individualisme, cette vertu cardinale des générations subséquentes, a accompli son oeuvre. On vibre pour ses causes, ses amis, ses amours, avant de se préoccuper de la nation. On est écolo, pacifiste, altermondialiste, gai, végétarien et Québécois, contrairement aux générations précédentes pour qui l'indépendance est la condition première à l'émergence du Québécois idéal, désaliéné.

Les nouvelles générations croient en elles-mêmes, à leur capacité de s'affranchir, et la résilience est leur modèle de libération. L'indépendance n'est pas nécessaire à leur bonheur personnel et le bonheur collectif est un concept flou dans leur vision du monde. Comment peut-on rêver collectivement si le rêve personnel d'être heureux dans sa peau, dans ses amours, dans son travail est menacé par toutes les précarités qui caractérisent la vie moderne qui est la leur?

Ceux qui ont souhaité des réformes constitutionnelles pour le Québec n'ont plus aucun espoir à court terme. C'est ce qu'a compris, on le suppose, Jean Charest, qui a, en quelque sorte, jeté l'éponge dans ce dossier. On ne demande plus rien à Ottawa, qui affiche «fermé» sur la question constitutionnelle. Le Parti québécois peine à envisager un référendum, dont il sait que la majorité des Québécois ne veut pas. La quasi-totalité des allophones ne votera jamais pour la souveraineté malgré tous les efforts que pourrait déployer le PQ. Et la démographie pèsera encore plus lourdement à l'avenir.

On me reprochera encore une fois de désespérer les uns et les autres, de pratiquer l'autoflagellation ou d'attaquer le Québec, mais comment arriver à la lumière sans affronter la réalité, aussi douloureuse soit-elle? Et si nommer les choses plutôt que de les camoufler dans des discours usés était une position progressiste par les temps qui courent? N'y sommes-nous pas condamnés au risque de nous enfoncer encore davantage dans une impuissance morbide?

Nous sommes face à un PLQ déconsidéré, fatigué, forcément sur la défensive. Le PQ a le vent en poupe, mais avec à sa tête un chef que 75 % des Québécois considèrent comme incapable d'être un bon premier ministre. La souveraineté bat de l'aile et un tiers des Québécois approuveraient un parti inexistant dont seul l'article 1 est connu, à savoir mettre l'option constitutionnelle au placard.

Nous avons déjà cru en nous-mêmes. Nous avons été inspirés, nous avons construit de grands barrages, aimé les défis avant les acquis, nous avons innové, créé, imaginé. Nous avons aimé la politique, ses joutes, ses enjeux et le rêve de dépassement qu'elle peut contenir. Faudra-t-il paraphraser le vieux slogan créditiste «Réveillons-nous!»?

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denbombardier@videotron.ca

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