En aparté - Les restes de l'Église du frère André

La Confédération canadienne, cette loi du Parlement britannique sur laquelle on a collé puis vissé la réalité de la Conquête, est célébrée, comme chacun le sait, le 1er juillet. Mais cette date fut longtemps consacrée à un tout autre type de célébration. Le 1er juillet fut en effet d'abord et avant tout la fête des reliques.

Au Moyen Âge, les petits bouts d'os, les scapulaires et les morceaux de tuniques d'idoles religieuses étaient portés aux nues. Les révérences superstitieuses devant des morts, pratiques venues du tréfonds des croyances populaires de l'Europe, n'avaient évidemment rien à voir avec celles, autrement plus joyeuses et colorées, que l'on trouve encore, depuis l'époque des Mayas, au sud de l'Amérique. Tout au contraire d'une fête endiablée, il s'agissait plutôt de la consécration d'un culte sombre où l'homme, à genoux devant ces morts, accusait le poids de sa pauvre condition sociale et sa soumission entière à celle-ci.

Pendant des siècles, les seules collections envisagées et acceptées socialement furent composées de reliques religieuses. Ces reliques, amassées souvent contre des fortunes en or ou au fil de l'épée, continuent d'être présentées un peu partout comme s'il s'agissait de l'expression de la religion elle-même.

Un ami français, spécialiste assez rigolo de Stendhal, me raconte avoir vu il y a peu de temps, dans une église de France, un clou «provenant de la véritable boîte de clous» ayant permis de fixer Jésus en croix. L'ami aurait aimé connaître combien de pièces contenait cette «véritable boîte de clous» afin de s'expliquer un peu mieux la profusion de clous «véritables» trouvés aussi dans d'autres églises... La profusion doit bien avoir sa raison, n'est-ce pas?

S'il existe partout tant de fragments de la croix du Christ, expliquait au moins l'évêque Paulin de Nole au Ve siècle, c'était que la croix, cet instrument de torture, se régénérait elle-même chaque fois qu'on en prélevait un copeau. Pour abriter un de ces fameux morceaux de la croix et pour protéger, tant qu'à faire, la véritable couronne d'épines du Christ, le roi saint Louis fit construire à Paris, sur l'île de la Cité, la prodigieuse Sainte-Chapelle, merveille architecturale où le toit donne l'impression de tenir en équilibre, presque par magie, sur de longs vitraux fragiles. Ces morceaux de croix et cette couronne, des faux bien sûr, avaient été obtenus à grand prix d'un marchand dont on devine tout le génie du négoce.

L'industrie des reliques continue d'être très active au sein de l'Église. Désormais, les reliques partent même en tournée, comme s'il s'agissait de véritables vedettes rock ou sportives.

En 2001, on a organisé une «tournée canadienne des reliques de sainte Thérèse de Lisieux», qui a attiré des foules inégalées depuis la visite de Jean-Paul II au Canada. La même année, toujours sous le règne de Karol Wojtyla, l'Église de Rome a cru bon de montrer au grand jour le corps embaumé de Jean XXIII, mort en 1963, devant une foule réunie pour la Pentecôte. Les mauvaises langues disaient alors que Jean XXIII, présenté pour l'occasion derrière un cristal de protection, était si bien embaumé qu'il paraissait plus vivant que Jean-Paul II.

Les échanges de reliques vont aussi bon train. L'été dernier, entre autres transactions d'os blanchis, Mgr Riocreux, évêque de Pontoise, a offert à son collègue, Mgr Innocent, de «véritables» reliques de sainte Geneviève. Ça ne s'invente pas.

L'Église catholique romaine n'est d'ailleurs pas la seule à se pâmer devant des restes humains. Dans toutes les Églises, il y a bien quelque chose qui cloche à ce chapitre. Un groupe de bouddhistes propose cette année sa «Tournée des reliques» du Temple du coeur 2010, avec un lot de dates à ne pas manquer pour l'«USA Tour», l'«Europe Tour» et le «Russia Tour». Dans un autre genre, les restes de Lénine, embaumés par les Soviétiques comme une sainte relique du communisme, servent aujourd'hui la nouvelle industrie du tourisme russe. Et on ne parle pas, bien sûr, des visites à la véritable barbe du Prophète conservée à Istanbul.

Dans cette longue tradition souvent bien morbide, le coeur du frère André fut arraché de sa poitrine, à sa mort en 1937, à la demande de Mgr Georges Gauthier, un prélat de l'Église tout aussi inquiet que le petit portier des pères de Sainte-Croix devant le communisme. Avec ce coeur encore tiède en main, l'Église montrait ainsi sa filiation directe avec les croyances populaires du Moyen Âge. Ce coeur demeure exposé dans un bocal à l'oratoire Saint-Joseph. Il a même déjà fait l'objet d'un vol et d'une demande de rançon de 50 000 $ en 1973, comme le raconte Micheline Lachance dans sa biographie du frère.

Chez nous, combien de reliques semblables les églises abritent-elles encore? Au centre-ville de Montréal, dans la belle église du Gesù, à deux pas du Devoir, on trouve sous une cloche de verre des fragments d'os et un fémur gauche ayant appartenu, paraît-il, aux saints martyrs canadiens. Ces os séchés doivent permettre aux croyants d'obtenir «la grâce de persévérer dans la foi qu'[ils sont] venus répandre dans le Nouveau Monde». Que reste-t-il de cette foi aujourd'hui?

Si chez nous on s'agenouille encore à l'occasion devant le coeur du frère André, on oublie plus volontiers nos reliques de la foi pourtant les plus évidentes. Combien de pays ont vu un aussi grand nombre de quasi-cathédrales être érigées au milieu de villages qui ne dépassent pas 2000 habitants? La plupart de ces bâtiments tombent aujourd'hui en décrépitude. C'est pourtant vers eux encore que se portent les regards quand vient l'heure d'apprécier, de près ou de loin, l'allure d'un village québécois. Ce ne sont certainement pas les horreurs architecturales construites à la va-vite pour les Caisses populaires Desjardins ou les Postes canadiennes qui rehaussent la valeur architecturale de nos villages.

Tandis qu'on s'apprête à sanctifier le frère André au milieu du Stade olympique, temple de cette religion populaire qu'est devenu le sport, à quelques pas de là, dans un des quartiers les plus pauvres du pays, on laisse un des plus beaux bâtiments des environs, l'église Très-Saint-Nom-de-Jésus, tomber en ruine en espérant pouvoir en solder à terme les différents lambeaux.

S'il y a pourtant des reliques qui ont un sens chez nous, ce sont bien ces immenses cons-tructions de pierres dans lesquelles des générations des nôtres ont cru corps et âme, comme les marins en mer espéraient de l'étoile Polaire, même à la veille de sombrer.

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jfnadeau@ledevoir.com

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