Un héros pour aujourd'hui?

Au moment où, dimanche, Alfred Bessette sera canonisé à Rome devant 40 000 personnes, on peut se demander ce qui nous interpelle encore dans cet homme simple dont la sourde détermination a permis d'ériger un des plus grands sanctuaires au monde, l'oratoire Saint-Joseph. Du monument massif et un peu fruste qu'il nous a laissé, on ne dira certainement pas qu'il est le plus beau et le plus extraordinaire des chefs-d'oeuvre. Mais, au moins, a-t-il le mérite d'être là et de témoigner de la foi fervente qui animait alors les Québécois.

De prime abord, cet être grave, presque analphabète, vêtu d'une soutane usée et qui ne prêtait pas beaucoup à rire semble à des années-lumière des êtres matérialistes, festifs et un brin désabusés que nous sommes devenus. Pourtant, même à l'ère d'Internet, le frère André paraît exprimer une forme de simplicité et d'humilité dans laquelle nos concitoyens se plaisent toujours à se reconnaître. Il faut le croire puisqu'ils seront environ 1500 à Rome dimanche à avoir fait le voyage, et probablement plus de 50 000 au Stade olympique le 30 octobre prochain pour lui rendre hommage.

Se pourrait-il que ce fils de bûcheron, orphelin de père et de mère à 11 ans, né dans la pauvreté, exilé un temps aux États-Unis et à l'humilité presque maladive représente toujours un archétype de l'homme québécois? On reconnaîtra évidemment dans le frère André les vertus simples d'une religion populaire. Celles d'une époque ou nos grands-parents partageaient une même ferveur spirituelle et où ils savaient se rassembler sans avoir besoin de Paul McCartney pour le faire.

On pourrait conclure que cette foi populaire, pour ne pas dire cette religiosité, que représente le frère André n'a plus rien à voir avec une époque où, au lieu de construire des basiliques, l'évêché de Montréal laisse détruire sans état d'âme un joyau comme l'église du Très-Saint-Nom-de-Jésus, dans Hochelaga-Maisonneuve. Rien n'est pourtant moins sûr. La foi soumise et aveugle du frère André ne semble pas si loin lorsque l'on constate avec quelle passion dévote les Québécois se rallient parfois d'un même élan messianique à certains discours à la mode pour peu qu'ils brandissent bien haut le bien et la vertu. Et si les fidèles qui faisaient des chemins de croix avaient tout simplement cédé la place à ces nouveaux dévots qui font du compost au centre-ville comme autrefois on disait son chapelet? Et si ces milliers de jeunes imberbes qui s'enrôlent dans les ONG pour aller «aider» le tiers monde n'étaient, au fond, pas si différents de ces missionnaires qui allaient prêcher la bonne parole en Afrique, en Asie et en Amérique latine? Et si nos festivals à répétition n'avaient fait que remplacer les processions monstres de la Fête-Dieu, la foi en moins et la publicité en plus?

J'ai souvent l'impression que, malgré toutes les Révolutions tranquilles, la foi, mais aussi la religiosité des Québécois, est toujours aussi forte. À la différence que les religions d'aujourd'hui ne disent pas leur nom. Et que cette religiosité est maintenant contrainte de s'exprimer dans des lieux séculiers, faute de pouvoir le faire dans les églises depuis qu'elles ont été transformées en condos.

Certes, il y a chez le frère André ce «front de boeuf» qui explique probablement pourquoi le Québec est toujours là en 2010, alors que presque toutes les forces de l'histoire lui étaient contraires. S'il faut admirer cette détermination, qui a permis à un presque illettré de fonder l'Oratoire et de devenir le héros du petit peuple, on trouve aussi chez Alfred Bessette des côtés plus sombres. Ainsi, cette forme de résignation, pour ne pas dire de culpabilité servile, qui explique peut-être l'attitude qui gagne parfois nos compatriotes. Comme si les grands défis, à commencer par celui d'un pays, n'étaient pas pour nous. Comme si tout cela était trop grand, trop beau et hors de portée pour un petit peuple comme le nôtre. Comme si nous n'avions qu'à attendre la bénédiction de l'histoire exactement comme le frère André attendait celle de saint Joseph. Difficile de cacher que, malgré sa détermination, il y a un côté misérabiliste, «porteur d'eau» et «né pour un petit pain» chez le frère André, un côté qui ne nous a pas tout à fait quittés malgré nos fanfaronnades.

Au-delà des encensoirs et des cantiques qu'on entendra dimanche, cette canonisation est une belle occasion de redécouvrir un passé que l'on croyait disparu. Elle pourrait être aussi une occasion de se regarder dans la glace sans trop de complaisance. Bref, d'aller voir ce qui se cache vraiment dans le fond du bocal.

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crioux@ledevoir.com

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