L'essentiel n'est pas dans les gaz de schiste

Un des beaux marais de Laval menacés par la construction résidentielle.<br />
Photo: source CRE Laval Un des beaux marais de Laval menacés par la construction résidentielle.

L'intérêt médiatique pour les gaz de schiste a complètement occulté au Québec des enjeux environnementaux beaucoup plus importants, soit d'une part le cul-de-sac qui se dessine pour la conférence sur le climat de Cancún, en décembre, et d'autre part, la difficulté d'accoucher d'un plan de travail planétaire pour enrayer le déclin de la biodiversité à la conférence internationale de Nagoya, en cours au Japon.

Pendant qu'on se demande ici si les derricks des prospecteurs vont ruiner le paysage de la rive sud, à peu près personne, y compris le BAPE, ne se penche sur les impacts possibles d'une hausse des émissions de gaz à effet de serre si le prix du gaz chute au point de devenir une menace pour le marché de l'électricité et pour les investissements dans les énergies alternatives.

Toute cette rive sud, qui se scandalise des émissions fugitives mais relativement marginales de cette nouvelle industrie, participe allègrement, comme le reste du pays, à l'achat de véhicules de plus en plus lourds, de plus en plus gourmands qui font deux heures de sur-place chaque jour aux portes de la métropole. Un collègue de La Presse signalait récemment dans un article que les ventes totales de véhicules utilitaires sport et de camionnettes légères ont vu leurs ventes croître en septembre de 21,6 %, alors que celles des voitures ont baissé de 11 %: en septembre, en somme, on a acheté au Canada 75 440 véhicules lourds, contre 59 656 automobiles. Tout ça parce que momentanément, l'essence est moins chère! Passons sur l'hypocrisie fondamentale de ces statistiques qui présentent les Canadiens et les Québécois comme étant très préoccupés — à plus de 75 % — par les impacts des changements climatiques...

Mais le dossier du déclin de la biodiversité, le moins médiatisé, est encore plus dramatique que celui des changements climatiques parce qu'il aura des impacts plus importants et plus rapides pour tout le monde, y compris pour les pauvres, parce que l'amenuisement de la diversité génétique de la planète signifie moins de potentiel pour mettre au point des médicaments, moins de capital de relève en semences pour l'adaptation aux changements climatiques, moins de récoltes globalement avec l'épuisement du capital organique et biologique des sols. De plus, la crise climatique sera aggravée par les pénuries d'eau résultant du réchauffement climatique, qui vont frapper d'abord le monde agricole. On se rappellera que ce dernier consomme environ 70 % de toute l'eau douce disponible sur la planète.

Nagoya

À Nagoya, au Japon, se tient dans la plus grande indifférence médiatique — la plupart des agences de presse internationale ne couvrent même pas l'événement! — une conférence similaire à celle de Copenhague de l'an dernier, mais consacrée cette fois à la lutte contre le déclin de la biodiversité.

En 2002, à Johannesburg, la communauté internationale avait décidé, sinon de réduire, du moins d'enrayer le déclin de la biodiversité terrestre d'ici 2010, une année alors désignée Année internationale de la biodiversité. Disons-le carrément, l'objectif a été raté et pas à peu près. Plus de la moitié des grands écosystèmes de la planète, y compris les océans, dont dépendent les grandes pêches, sont en déclin prononcé quand ils n'ont tout simplement pas dépassé le seuil au-delà duquel la pente est irréversible. Ce qui est peut-être le cas, par exemple, de nos morues.

Cette fois, à Nagoya, on veut accoucher, comme à Cancún dans le dossier du climat, d'une série d'objectifs avec un échéancier de réalisation. Ce qui est sur la table, c'est une série de 20 objectifs à réaliser d'ici 2020: on se croirait à Cancún avec la réduction des émissions de GES de 20 % pour 2020.

Ce qui est dramatique, c'est que tous ces efforts pour créer un consensus planétaire achoppent sur la myopie de nos décideurs locaux et la courte vue des gestionnaires de nos économies. Du court terme partout: construisons vite ce qui nous reste de terres agricoles, coupons nos derniers cours d'eau sauvages du Grand Nord pour produire des mégawatts et continuons de détruire, avec permissions écrites du ministère du Développement pas endurable, de l'Environnement et des Parcs ce qui nous reste de milieux humides, les principaux bastions de notre biodiversité.

Le cas de Laval

Cette semaine, le Conseil régional de l'environnement (CRE) de Laval tirait la sonnette d'alarme sur le sort des milieux humides de cette île au profit de tout ce qui grenouille dans le merveilleux monde des relations incestueuses de la politique et de la construction.

De 2004 à 2010, selon le relevé de ce CRE, Laval et le ministère censé protéger les écosystèmes en vertu de la loi ont scrapé, pour le dire carrément, 41 % des derniers milieux humides de cette ville: une perte nette de 50,2 ha et une altération importante de 54,6 ha.

Si cette tendance se maintient, précise l'étude du CRE, «la quasi-totalité des milieux humides de la région de Laval auront disparu ou seront altérés d'ici 13 ans», soit trois ans après l'objectif international dont on discute à Nagoya! Le CRE tire la seule conclusion qui s'impose: «Québec doit cesser immédiatement de délivrer des certificats d'autorisation en vertu de l'article 22 de la Loi sur la qualité de l'environnement [LQE] autorisant la réalisation de projets dans des milieux humides.» Dans les six années où ces pertes ont été enregistrées, le ministère a traité 98 demandes de destruction totale ou partielle et n'en a refusé aucune, car 6 ont été retirées, qui auraient peut-être fait l'objet d'un refus.

Le ministère estime qu'il ne peut pas refuser une demande en vertu de l'article 22 dans son état actuel. Cette interprétation est d'autant plus fallacieuse que le même ministère l'a interprété autrement pendant des années. Mais le problème, c'est qu'on semble faire rarement du droit positif au ministère: en somme, on se demande surtout si on a des raisons de plier devant un promoteur au lieu de se demander si on en a pour protéger l'environnement. Soit ce ministère fait dans la complaisance extrême depuis quelques années et doit faire l'objet d'une réforme globale et en profondeur de ses structures et de son personnel de direction, soit la loi est véritablement déficiente et, en omettant de rectifier le tir, le ministère n'assume pas délibérément son rôle de protection, ce qui est une autre forme de complaisance.

On en est là dans ce ministère, pour qui la clientèle de base, ce sont les «demandeurs de permis», c'est-à-dire ceux qui veulent détruire ou polluer un petit peu ici et là, plutôt que de contrôler le sort des écosystèmes et des espèces vivantes mais muettes. Que dirait-on d'un ministère à vocation de contrôle, comme la Justice, s'il devenait le principal «facilitateur» de ses clients de base, les criminels et la pègre?

Ceci pour dire que la distance est énorme entre Nagoya et Québec...
6 commentaires
  • Andre Vallee - Inscrit 15 octobre 2010 03 h 29

    Plus loin que son nez

    Merci, M. Francoeur, pour cette incitation à tous à revenir à l'essentiel, à une réflexion de fond. Nous le devons aux générations futures.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 15 octobre 2010 05 h 13

    Vous avez totalement raison, mais...

    Selon moi, vous avez quasiment totalement raison. J'écris quasiment parce qu'une partie des achats de camionnettes pourrait être moralement justifiable. Depuis quelques années, je remarque qu'un bon nombre d'ouvriers de la construction sont devenus des entrepreneurs dépendants ou indépendants. Le plus souvent, ils travaillent seuls et ont alors besoin d'une camionnette pour transporter leurs outils, une partie des matériaux de construction utilisés et les déchets de construction qu'ils iront par la suite mener au site d'enfouissement technique régional. Je n'écris pas que l'achat d'une camionnette soit dans ces circonstances la meilleure solution en terme de protection de l'environnement, mais que c'est celle que ces travailleurs ont choisie pour gagner leur vie, vaincre leur pauvreté et améliorer le sort de leurs familles. Ceci dit, j'ignore combien de temps et de kilomètre une telle camionnette roulera.

  • Claudette Rodrigue - Abonnée 15 octobre 2010 07 h 05

    Et maintenant : recherche d'or en milieu humide !

    Le Reflet du Lac de Magog titrait hier : «À la recherche d'or dans le Memphré»

    On y apprend entre autres que des entreprises ont récemment acquis des concessions minières entre les lacs Massawipi et Memphrémagog, puis de part et d'autre de la rivière Missisquoi entre Eastman et Mansonville : en plaine inondable... en plein délire!

  • Marjolaine258 - Inscrite 15 octobre 2010 09 h 14

    Merci

    Tous les médias et surtout notre gouvernement québécois auraient besoin d'un Louis-Gilles Francoeur pour ramener le débat à l'essentiel : l'environnement, notre or bleu et la beauté des paysages sources d'attrait touristique.

  • Marie-Eve Beaulieu - Inscrite 15 octobre 2010 12 h 16

    Oui, merci :-)

    On a besoin d'entendre davantage cette voix, celle qu'on nous apprend dans un parcours de bacc en biologie mais à laquelle la population est rarement forcée de prêter l'oreille. On a souvent droit à une forte inégalité des propos: on peut nous vendre du rêve à la pelleté dans des projets, immobiliers ou gaziers, on va "faire du ca$h", mais l'autre voix, celle qui souhaite défendre les intérêts des ressources naturelles, de la biodiversité, de notre environnement est souvent formée de propos conservateurs, de chiffres avancés avec prudence, moins tapageurs que les discours de vente de trottoir de nos ministres.
    On doit sensibiliser davantage les gens, on doit prendre conscience collectivement de cette richesse collective qui nous entoure. Continuez de nous intéresser au sujet M. Francoeur, et d'éveiller les esprits à ces enjeux.