Tout le monde il est koowl

La cool attitude est un mélange de dégaine, de familiarité, une quête d’authenticité qui carbure à l’urbanité, un je-m’en-foutisme qui exige un effort soutenu.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir La cool attitude est un mélange de dégaine, de familiarité, une quête d’authenticité qui carbure à l’urbanité, un je-m’en-foutisme qui exige un effort soutenu.

Parfois, je me dis que l'on assiste à l'un des effets les plus sous-estimés du réchauffement planétaire: c'est à qui sera le plus cool. Koowl, plutôt, en insistant sur le w. Ce nouveau conformisme prend de plus en plus d'ampleur dans toutes les couches de la société. L'adulescence a encore de beaux jours devant elle puisqu'elle est au mouvement koowl ce que le bonbon est à l'Halloween: une carie en devenir.

Il ne suffit pas de porter une tuque en été et des tongs en hiver (avec des chaussettes, on sait voyager) pour avoir droit au diplôme sans collation des grades. La démarche dégingandée, le langage d'initiés, ne pas avoir l'air d'en faire trop, le flegme, la familiarité, le flair pour ce qui transcende ou fait l'effet de, cette honnêteté préfabriquée qui donne l'impression de fronder, cette quête d'authenticité qui carbure à l'urbanité, ce besoin de vivre sa vie comme une télé-réalité en attendant le prochain «cue», cette désinvolture savante et ce je-m'en-foutisme destinés à épater la galerie exigent beaucoup d'effort pour ne pas avoir l'air d'en fournir trop.

Il ne suffit pas d'enfiler le premier t-shirt sale qui traîne au pied du lit et se la jouer décoiffée. Il faut avoir lu le manuel du langage corporel koowl. Et le message est clair: «je suis au-dessus de tout ça». Point barre.

Il ne suffit pas d'ouvrir un hôtel «pot-friendly», de tweeter la nuit (#j'insomnisedoncjesuis), de s'exprimer en hashtag (#), ou de chausser son bambin avec des Converse sans lacets pour être koowl. Il faut aussi oser ce mélange d'ironie, de narcissisme et d'hédonisme si bien décrit dans l'essai L'esprit cool (Dick Pountain et David Robins, Autrement, 2001).

Il faut aussi donner le change et être passé à autre chose. Tout ce qui s'éternise, y compris l'être humain, n'est pas koowl.

Tatouée entre les côtes

C'est comme les tatouages et le style néo-Yo. On pensait qu'on s'en lasserait un jour. Quinze ans plus tard, le paysage stagne. Le chic-issime du koowl? Se faire tatouer un auteur sur les côtes. Je vous jure que je n'invente rien. Une lectrice française, vivant en Normandie, m'a fait la requête cet été. Cette jeune maman, adepte de l'allaitement et qui s'apprête à sevrer sa fille de trois ans et demi, m'a demandé la permission de tatouer le paragraphe d'un de mes textes sur le sujet entre ses seins et ses hanches (texte disponible sur mon blogue). J'ai compté 64 mots. Les travaux d'aiguille ont la cote mais n'ont plus la même portée qu'autrefois.

Pas de doute, faut souffrir pour être koowl au pays des monokinis.

Kitchen Galerie: ze expérience, ze emblème

Parlant de souffrances, ce resto, à un jet de pierre du marché Jean-Talon, était sur ma liste d'endroits à visiter depuis 2007, porté par le «buzz» et l'air du temps. Le concept de Kitchen Galerie? C'est le cuisinier (foulard noué sur la tête, jeans, barbe de deux jours, grosse voix, grosse attitude), qui nous l'a expliqué: «Ici, on fait tout nous-mêmes: la cuisine, le service et la sommellerie. On n'a pas besoin de serveurs et de sommelier. On fait ce qu'on aime et on écrit ce qu'on veut sur le menu...».

Si Kitchen Galerie prouve quelque chose, c'est qu'il ne suffit pas d'aimer ce qu'on fait. Il faut aussi savoir le faire.

Je suis contente de ne plus être critique de restaurant et de ne pas avoir à mettre d'eau (embouteillée sur un iceberg en voie d'extinction) dans mon vin bio et gouleyant. La promiscuité du marché devrait être un atout. À mon avis, ce sont leurs jours de fermeture qui le sont.

L'expérience s'avère éprouvante, moins agréable qu'une visite chez le dentiste. Le cuisinier/serveur/sommelier passe en sifflant, agrippe le séant de l'autre cuisinier/serveur/sommelier, hurle une question d'un bout à l'autre de la salle, s'assoie avec les clients ou s'agenouille à terre pour expliquer le menu avec un décontract inégalé (on s'est déjà frenché?), prend un shooter avec une convive dont c'est l'anniversaire... trop koowl!

Jamais je n'ai eu autant l'impression de déranger dans un resto. Si au moins le risotto (au fait, qui s'en occupe? C'est dégueu réchauffé et il faut compter 20 minutes collés aux fourneaux à le brasser) et les «bâtons highliner» avaient été à la hauteur. Aussi salés que l'addition.

Mais le pire, ce ne sont pas ces cuillères à soupe Wonton garnies de «salade de radis et concombre à l'huile d'agrumes sur polenta frite à l'huile de truffes» d'une prétention à faire pleurer, non, le pire c'est ce service de terminus d'autobus, ces verres vides, cette cuisine infecte et le mal qu'on se donne pour nous faire croire qu'on a réinventé la restauration sur un mode koowl. Ne manque que l'animateur de Les Chefs et une équipe de télé pour avoir l'impression d'être les figurants d'une über-réalité. Les chefs cuisiniers sont devenus tellement vedettes qu'ils «se la jouent».

«Been there, done that, et pas envie de recommencer», m'a balancé celui qui m'invitait. 95 balles (sans dessert) pour assister à un mauvais spectacle, ça fait cher la bouchée, surtout quand on en laisse la moitié dans l'assiette. Un serveur aurait permis au cuisinier multi-tâches de sauver la face à notre table. Gros malaise. Pas koowl.

Le vrai le faux

«En fait, le fossé entre le monde corporatif aux allures sanitaires et politiquement correctes et les consommateurs "matures" — expérimentés, moins facilement choqués, appréciant les marques qui prennent des risques — désirant quelque chose de plus audacieux et imprévisible n'a jamais été aussi grand», peut-on lire dans Trendwatching.com, un site consacré aux tendances qui fait appel à plus de 700 «spotters» dans 120 pays.

Le site insiste sur la popularité croissante de tout ce qui est «en direct» comme summum de l'expérience non censurée, offrant une rare possibilité de surprise, d'excitation et de «vérité» que les consommateurs «matures» apprécient. Ainsi est né le «maturialisme», une variante du mot «koowl».

Je dois manquer de maturité. Je vais me faire tatouer un extrait du dernier disque de Jérôme Minière (Le Vrai Le Faux) sur les fesses en espérant évoluer:

«Tu voulais changer le monde
Évanouies en une seconde
Les certitudes les plus profondes
En échange de quelques grimaces
Un dimanche à faire le singe
Un instant un accent
Ou bien quelques pas de danse
Dans un jardin sous la neige
Un baiser dans le cou du temps.»

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cherejoblo@ledevoir.com

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Appris: de mon beau-fils de douze ans comment on déclinait le mot «Cool», acronyme pour: «Constipated Overated Out-of-style Looser». En fait, le mot vient des années 30 à NY, où l'on ouvrait les portes et fenêtres dans les bars de jazz pour faire évacuer la fumée. Le cool jazz était né... Aujourd'hui, on fait sortir les fumeurs.

Signé: la pétition pour un moratoire sur l'exploration et l'exploitation des gaz de schiste au Québec. Plusieurs signatures connues figurent au registre. Cool! https://www.assnat.qc.ca/fr/exprimez-votre-opinion/petition/Petition-909/index.html

Reçu: le livre de Recettes cochonnes et gourmandes. Plaisirs coupables du restaurateur Jean-François Plante (Éditions de l'Homme). De la cuisine de brasserie cool, lire burgers, côtes levées, pelures de pommes de terre gratinées au bacon, poutine, pains de viande et grilled cheese extra gras saturés. Après le Comme au chalet de Laurent Godbout (même tendance, même école), je prédis un beau succès à ce livre qui s'adresse à l'inconscient collectif plutôt carnivore des Québécois. Les photos retournent l'estomac (particulièrement celles des gros plans sur les lèvres huileuses des convives). «Écoeurant», comme ils disent.

***

Langue de geek

Entendu à la Journée InfoPresse sur les réseaux sociaux, fin septembre 2010 : «Ce qui est super important aujourd'hui dans les réseaux sociaux, c'est d'avoir une stratégie shotgun avec du mixed marketing, un super mapping et des bons incentives. Il faut se swinger sur les social media sans oublier le follow-web. Les blogs thématiques du genre "mom & pop" sont aussi à ne pas négliger. Le PR on-site oui mais aussi at large. La symbiose PR on-site and PR off-site est capitale même si c'est pas toujours corporate. Faut pas non plus négliger le contact face-to-face. Et surtout, si c'est bon pour le branding, faut pas avoir peur de reskinner sa Fanpage Facebook dans le non-mainstream si nécessaire.

Finalement, dans le fond, ce qui est critical, c'est de créer le buzz vrai!!»

www.chatelaine.com/joblo


Twitter : @cherejoblo
8 commentaires
  • - Inscrite 15 octobre 2010 08 h 29

    " Du pareil au même "

    Être " koowl " serait il me semble la nouvelle façon d'être " snob ".
    Avant, on qualifiait de snob une certaine catégorie de gens, souvent des classes plus huppées.
    On se démocratise. Maintenant, peu importe son statut dans la société, peu importe son âge, peu importe ses revenus ou sa scolarité, tout le monde PEUT être koowl !
    C'est pas merveilleux ( ou désolant ), ça ?

  • Marcel Bernier - Inscrit 15 octobre 2010 08 h 52

    Bravo!

    L'illustration patente qu'une matante peut encore s'immerger dans le monde de ses ados.

  • Ginger Walsh - Inscrit 15 octobre 2010 12 h 14

    Ces prétendus faiseurs d'unité

    Josée, aujourd’hui, votre chronique me semble hallucinante, sinon hallucinée.

    Équipés de pied en cap, asservis à l’apparence, les nouveaux conformistes véhiculent des tendances insolites pour masquer leur cruelle absence d’originalité.

    Ces prétendus faiseurs d’unité ne cessent d’errer, essayant de se concilier dieux, anges et démons.

    Ils nous ouvrent grand la porte se frayant un passage vers le précipice collectif!

    Que les sans-culottes s’y engouffrent, moi, je préfère cultiver mes soi-disant multiples personnalités.

    Merci encore une fois, je vous devine visionnaire, fermement accrochée « au flanc gauche de la grande Hécate », éclairée de sa lumière éclatante!

    Jeanne-Ginger
    seulement pour les intimes!

  • Véronique Ledoux - Abonnée 15 octobre 2010 12 h 52

    Etre, c'est plus que cool

    Je vais faire «coourt».
    Il me semble qu'il est question ici de l'éternel combat entre ÊTRE et PARAÎTRE. Idéalement, on les ferait amicalement cohabiter...
    Habituellement, l'authenticité n'a pas besoin de se déguiser. Renouveler les approches oui mais tout en proposant du savoir-faire.

  • fruitloops - Inscrit 15 octobre 2010 13 h 38

    Le nouveau must...

    Si j'te follow bien, être KOOL, ou COOL, ou COÛLE (à la franchaize), c'est HOT, et obligatoirement angliche, ou plus précisément amerloche.

    Vu que les YOUSA sont en faillite technique et que les Chinetoques sont favoris pour devenir le prochain plusse grand empire romain au monde, les KOOLS d'aujourd'hui vont sans doute devoir se faire brider les yeux et se déclarer NOUILLES.