Le déclin tranquille

L'expression vient de François Legault, ex-ministre du Parti québécois, qui réunit chez lui depuis quelque temps des hommes (pas de femmes, à une exception près) avec lesquels il réfléchit à l'idée de créer un nouveau mouvement (parti?) politique en dehors de la dichotomie fédéraliste-souverainiste. Un parti à droite sur le plan économique, s'inspirant des idées des lucides avec l'objectif de freiner ce déclin dont il faut admettre la réalité même si elle blesse, irrite et parfois décourage.

La création d'un «autre troisième parti» n'est pas une sinécure dans le système actuel. S'il aspire à prendre le pouvoir, cela suppose la disparition d'un des deux partis traditionnels qui gouvernent le Québec. Vaste entreprise! Rappelons pour mémoire que, sans ce rêve porté par René Lévesque, le PQ ne serait pas né en s'installant en lieu et place de l'Union nationale sur sa droite et le minuscule, mais non moins pionnier, RIN sur sa gauche.

Monsieur Legault et ses amis ne sont pas des ennemis du Québec, qu'ils ont servi, les uns en politique, les autres dans des secteurs clés de l'activité économique et sociale. Les combats pour l'avenir du Québec les ont usés et ils croient bon de mettre ces affrontements en veilleuse pour s'attaquer aux sources du déclin documenté par des statistiques brutales que l'aveuglement seul peut nier.

Ce déclin tranquille ne serait-il pas d'abord moral? La société québécoise réussit-elle à établir un certain consensus sur un nombre de règles et de conduites qui la définissent? C'est moins sûr qu'on voudrait le croire. N'y a-t-il pas un glissement progressif du sens du bien commun au profit du bien individuel? Sacrifier ses intérêts personnels au profit de l'intérêt collectif ne semble plus perçu comme une valeur prédominante. Lorsqu'une partie des citoyens répugne à payer impôts et taxes, cherchant des stratagèmes pour s'y soustraire, lorsque d'autres s'obstinent à revendiquer la gratuité de tous les services, le gel des droits de scolarité, dérisoires comparés à ceux qui existent au Canada anglais dont on fait encore partie, lorsque le travail au noir fait florès, que chacun défend bec et ongles ses acquis et privilèges, laissant de ce fait les jeunes générations dans le vestibule du monde du travail, oui, le déclin existe.

Lorsque tout projet collectif d'envergure n'est plus seulement soumis aux critiques nécessaires et essentielles, mais à des barrages systématiques des groupes, lobbys, voire groupuscules aux objectifs parfois aussi opaques que brumeux ou socialement irresponsables, oui, le déclin existe. Lorsque ces mêmes projets font l'objet de préoccupations électoralistes primaires au détriment d'une vision politique à moyen et long terme, on peut parler de déclin, ayant en tête les grands chantiers passés mis en place avec compétence et hauteur de vue et qui ont projeté le Québec d'alors vers le progrès qui nous fait aujourd'hui défaut.

Lorsque les statistiques officielles traficotées par les uns et les autres ne permettent plus de saisir de façon adéquate le portrait du Québec dans des domaines aussi névralgiques que l'éducation et la santé, il y a péril en la demeure. Que penser de ces élèves qui réussissent des examens de français allégés qui leur accordent un diplôme dont ils ne pourraient pas reproduire sans faute le texte? Comment croire à l'amélioration des soins de santé quand il faut entrer à l'hôpital en ambulance à titre d'accidenté pour éviter les attentes interminables menant au médecin?

Le déclin tranquille s'observe lorsqu'on voit une régression dans l'échelle sociale de trop de jeunes par rapport à leurs parents. Les enfants de la petite bourgeoisie, sans l'émergence de laquelle le Québec d'hier n'aurait pas accédé au progrès, sont aujourd'hui contraints à occuper des emplois précarisés, mal rémunérés, lorsqu'ils ne voguent pas d'une «jobine» à un statut fictif de musicien ou de travailleur saisonnier. Trop de jeunes se cherchent, empêtrés dans la pédagogie du vécu dont ils ont été les cobayes et de l'enseignement transversal qui leur a fait croire qu'apprendre est un corridor qu'on traverse au pas de course. Ils se cherchent parce qu'on leur donne à penser que la vie trouve sa source et sa fin dans un centre commercial.

On peut douter que la solution à ce déclin tranquille passe obligatoirement par la création d'un nouveau parti politique regroupant des déçus de rêves brisés. C'est à une psychanalyse collective que les Québécois devraient se soumettre. Il arrive que le miroir ne soit pas que le reflet de Narcisse. Il peut servir aussi d'électrochoc. Il y a une prétendue lucidité qui peut masquer une forme subtile d'aveuglement. Au Québec, de nos jours, l'on semble préférer avoir raison plutôt que de connaître la vérité. D'ailleurs, pour cela on la dit plurielle.

Et si la réalité n'avait que peu d'intérêt pour nous? Certains s'accrochent à un passé qu'ils transforment en fiction. On en veut pour preuve ce déluge romanesque actuel autour du FLQ. D'autres vivent dans la virtualité, citoyens d'un monde sans racines, sans âme et sans vraie solidarité. Un certain nombre, plus privilégié, pratique la fuite en avant, au propre comme au figuré. Si les idées progressistes et modernes ont quitté les partis politiques, c'est peut-être parce qu'elles ne courent pas les rues. C'est aussi cela, le déclin tranquille.

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denbombardier@videotron.ca

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