Repères - Au coeur des ténèbres

Contrairement au génocide des Tutsis rwandais en 1994, les atrocités commises au Congo à la même époque — et encore aujourd'hui dans certaines régions — restent impunies. Comme elles apparaissent rarement dans le radar des grands médias, elles risquent de tomber dans l'oubli.

Les choses pourraient cependant changer puisque le Haut Commissariat aux droits de l'Homme des Nations unies vient de publier ce qu'il appelle un «inventaire des pires violations des droits humains commis en RDC entre mars 1993 et juin 2003».

On tend à oublier que les «deux guerres du Congo» qui ont marqué cette décennie ont fait, directement ou indirectement, environ cinq millions de morts selon les estimations de l'ONU.

Publié le 1er octobre au terme d'une enquête de plusieurs mois en République démocratique du Congo (RDC), le rapport du «projet Mapping» a été dénoncé par les gouvernements qu'on soupçonne d'avoir trempé dans ces crimes. L'Ouganda et le Rwanda ont menacé de retirer leurs Casques bleus du Darfour et de la Somalie.

Le Rwanda

Comme il le fait chaque fois qu'on cherche à faire la lumière sur cette période sombre, le gouvernement rwandais du Tutsi Paul Kagamé a accusé l'ONU de défendre la thèse du «double génocide». Ce qui, à l'en croire, est presque aussi grave que le fait de nier l'holocauste des juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Les auteurs du rapport de l'ONU ont été prudents dans leur utilisation du mot «génocide». Ils ont répertorié 617 «incidents [...] tels que meurtres, atteintes à l'intégrité physique ou à la santé, viols, attaques intentionnelles contre la population civile, pillages et destruction de biens civils», qui tombent tous dans la catégorie des crimes de guerre.

La plupart de ces incidents peuvent aussi être qualifiés de crimes contre l'humanité en raison de leur caractère généralisé ou systématique, ajoute-t-on. En revanche, «la question de savoir si les nombreux graves actes de violence commis à l'encontre des Hutus [...] constituent des crimes de génocide [...] demeure irrésolue jusqu'à présent». Plus loin, on lit cependant: «Plusieurs incidents répertoriés semblent confirmer que les multiples attaques visaient les membres du groupe ethnique hutu comme tel, et non pas seulement les criminels responsables du génocide commis en 1994 à l'égard des Tutsis au Rwanda [...]».

Pour l'ONG Human Rights Watch, l'important n'est pas tant de débattre si les crimes commis en RDC doivent être qualifiés de génocide, mais bien de s'assurer qu'ils ne resteront pas impunis.

Même son de cloche de la part de la Table de concertation sur la région des Grands Lacs, un regroupement de quatre ONG québécoises oeuvrant dans cette région d'Afrique centrale. «Les viols massifs de plus de 300 personnes en territoire de Walikale en août dernier sont les conséquences les plus récentes de l'impunité qui règne dans cette partie de l'Afrique», note la Table de concertation dans un communiqué.

Bon accueil


Les précédentes enquêtes de l'ONU en RDC, en 1997 et 1998, avaient été entravées par le gouvernement congolais de l'époque, dirigé par Laurent-Désiré Kabila, le père du chef d'État actuel, dont les forces armées étaient soupçonnées d'avoir participé à la folie meurtrière. Cette fois, le rapport de l'ONU a été salué par Kinshasa et par des centaines d'ONG congolaises.

Plusieurs crimes graves ont encore été signalés récemment dans l'est de de la RDC, où l'ONU a pourtant déployé sa plus importance force de maintien de la paix. Les nombreuses milices qui terrorisent cette région s'adonnent au pillage des ressources minérales (notamment le coltan utilisé par l'industrie électronique). On n'a encore rien vu en Occident qui puisse se comparer à la mobilisation en faveur du Darfour, mais le fait que les viols collectifs sont particulièrement fréquents au Congo a déjà convaincu des féministes célèbres comme Eve Ensler et Ashley Judd de s'y rendre et de témoigner de ce qu'elles y ont appris.

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1 commentaire
  • Gilbert Talbot - Abonné 7 octobre 2010 12 h 45

    L'impuissance de l'ONU

    Ce rapport de l'ONU est révélateur et accablant. Même si, par prudence, on ne mentionne pas explicitement le rôle de Paul Kagamé, le Président Tutsi du Rwanda, dans ce contre-génocide des Hutus, d'autres reportages avaient allégué, qu'il était l'instigateur principal de ces tueries. Le génocide qui se passe en RDC actuellement est pire que ce qui se passe au Darfour, pourtant le Tribunal pénal international n'a pas lancé de poursuites contre Kagamé, comme il l'a fait contre le Président du Soudan.

    Les Casques Bleus de l'ONU en poste au Congo sont non seulement impuissants à enrayer ces massacres, mais ont déjà été accusé de commettre eux mêmes des viols.

    L'Afrique demeure un continent hyper-violent, dont certains des pays sont souvent dirigés par des dictateurs sanguinaires, où la corruption gangrène les armées, l'État civil et même les échanges commerciaux. L'impunité amène la piraterie comme en Somalie. Pendant ce temps, les populations souffrent de malnutrition, de famine même, de problèmes de santé graves, comme le Sida, en plus d'être victimes des atrocités guerrières.

    Le mons qu'on puisse espérer c'est que au moins les forces de l'ONU soient mieux en mesure de contrer les pires atrocités, comme c'est le cas présentement en RDC. Comme c'était le cas au Rwanda, lorsqu'elles étaient dirigées par le général Roméo Dallaire.