Tous fanas du Brésil!

Un changement de garde a lieu au Brésil. Le Brésil où une femme, Dilma Rousseff, va devenir présidente, après des élections propres, organisées avec le système de vote électronique le plus moderne du monde. Après le Chili et l'Argentine, c'est le pays le plus important d'Amérique du Sud, la huitième économie de la planète, qui élit à son tour une femme à sa tête.

Les raisons de célébrer sont nombreuses. Le Brésil est un pays que l'on adore aimer. Il est actuellement l'objet d'un culte dans la presse mondiale, qui fait l'éloge d'une politique économique libérale équilibrée par les réformes sociales (The Economist), qui salue sa «démocratie consolidée» (El Pais), ou encore le «géant qui émerge» (Le Monde). Mais aussi parce que c'est «le pays le plus cool de la planète» selon le magazine branché Wallpaper. Un pays dont la culture populaire essaime partout dans le monde.

Son président Luis Inacio Lula da Silva quitte le pouvoir — en fait, il ne le fera qu'en janvier prochain, l'interrègne constitutionnel est long au Brésil — auréolé de gloire. Un brin envieux, Barack Obama a dit de lui qu'il est «le politicien le plus populaire du monde». Ce qui est sans doute vrai, si l'on considère son taux d'approbation de quelque 80 % parmi la population brésilienne, au moment de tirer sa révérence.

L'ambiance est à la célébration également au Brésil, un pays profondément fier d'être enfin «arrivé». Souvenez-vous du fameux mot de Stefan Zweig: «Le Brésil, pays d'avenir»: une expression qui a longtemps, au XXe siècle, inspiré une ironie amère... Malgré une grande presse écrite (Folha de Sao Paulo, Veja) un peu pisse-vinaigre, peut-être nostalgique d'un ordre ancien où il était impossible qu'un ouvrier devienne président... mais peut-être aussi — de façon plus justifiée — irritée qu'on passe un peu vite l'éponge sur les zones d'ombre de ces huit années de Lula.

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Parce que, on peut quand même le dire: le Brésil est aujourd'hui l'objet d'un «effet de mode» qui peut devenir agaçant, et qui peut tromper...

Les succès sont connus. Depuis huit ans, des millions de personnes sont sorties de la misère avec la fameuse Bolsa Familia, subvention conditionnelle aux études des enfants. Une gigantesque classe moyenne a émergé: 90 millions de personnes selon les modestes normes brésiliennes, 40 millions selon les normes européennes ou nord-américaines. Elle stimule la consommation et alimente la croissance, dans un cercle vertueux: il n'y a pas eu de récession au Brésil.

Ce progrès social s'est conjugué avec le maintien des grands équilibres macroéconomiques. Les exportations à la Chine (on a bien dit «exportations») ont explosé et soutenu la croissance. Le Brésil n'est plus endetté: il est désormais créditeur au FMI! Il devient un acteur sur la scène mondiale. Des multinationales brésiliennes investissent en Amérique du Nord et en Afrique, vendent en Europe et en Asie.

Mais ce succès — réel, important, capital, historique — ne doit pas faire oublier les zones d'ombre qui subsistent... Sans oublier la tendance, chez un Lula devenu amoureux fou de son personnage, à s'attribuer tous les mérites. Alors que le terrain macroéconomique — tout comme l'embryon des réformes sociales — avait été préparé, de 1994 à 2002, par son prédécesseur de centre droit, Fernando Henrique Cardoso.

Le triomphalisme actuel à Brasilia peut confiner à l'arrogance et à l'autoaveuglement. Le Brésil est peut-être la grande success-story du XXIe siècle naissant, il n'en reste pas moins le pays le plus inégalitaire du monde. Les pauvres y sont certes moins pauvres... mais les riches sont plus riches que jamais. Est-ce là le prix du boom économique?

L'éducation primaire et secondaire n'est pas sortie de la médiocrité et d'un sous-financement chronique. Quiconque a récemment exploré ce pays en voiture sait que les infrastructures y restent défaillantes. La fiscalité est chaotique, la corruption politique n'a pas été éradiquée. Et puis on a beaucoup parlé du Brésil, «puissance diplomatique émergente»: c'est vrai, mais en allant faire copain-copain chez Chávez, Ahmadinejad et les frères Castro, Lula n'a pas augmenté le prestige de son pays.

Il n'empêche: dans un monde triste et inquiétant, le Brésil de 2010 est un immense motif de réjouissance, écho de ce «swing» inépuisable aux couleurs verte et jaune.

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

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francobrousso@hotmail.com

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