Médias - La scoopite aiguë

Au pire, le journaliste renifle en surface en suivant les consignes du haut de la laisse comme un gentil toutou dégriffé. Au mieux, le renifleur creuse des galeries profondes à la recherche de secrets enfouis. Sa truffe, sa pépite, son or, c'est le scoop, la nouvelle inédite et dérangeante.

L'information, disait à peu près lord Northcliffe, magnat de la presse britannique, c'est ce que quelqu'un, quelque part, cherche à enterrer. Tout le reste, c'est de la publicité!

Cette dérangeante mécanique carbure à l'«exclusivité». Bien mise en scène, une enquête juteuse originale contribue à établir la crédibilité, l'attrait d'un média. Et le buzz crédibilise la marque, pour parler HEC.

La recherche et la revendication d'exclusivités obsèdent toujours autant les médias, sinon plus, comme on a pu le voir avec les efforts du service d'information de Radio-Canada (RC) à l'occasion de la rentrée d'automne. La société d'État semble atteinte de «scoopite» aiguë, et elle a mis en place des meutes spéciales pour prospecter.

Seulement, le mot ne cache pas nécessairement la chose. Nathalie Petrowski, de La Presse, a reproché aux reportages de Tout le monde en parlait de ne pas être «une extraordinaire exclusivité» sur la Crise d'octobre. Possible. Seulement, allez savoir dans la montagne de productions autour de cet événement hypermédiatisé.

Plainte


Un autre cas alors? La collègue Sue Montgomery, de The Gazette, va porter plainte devant le Conseil de presse du Québec parce que l'émission Enquête de jeudi dernier aurait siphonné sans le dire assez son travail primé sur les pédophiles de la congrégation de Sainte-Croix. Chose certaine, RC a présenté Silence religieux comme une primeur dans ses promotions et dans au moins un blogue et un communiqué.

D'ailleurs, les médias québécois semblent se copier de plus en plus les uns les autres sans citer leurs sources. Comme si, une fois diffusée, une nouvelle se désincarnait, devenait pour ainsi dire à saisir par tous et n'importe qui. On vole bien les films et les chansons, alors pourquoi pas l'information? Et on dirait que ça fait vraiment mal à certains de lever leur chapeau devant le travail d'un autre.

La première ligne de production fait les frais du piratage généralisé. Une étude du Poynter Institute américain l'a répété l'an dernier: les médias traditionnels (les journaux et les téléjournaux) constituent la base fondamentale de la pyramide de l'information. Les autres étages puisent sans vergogne dans ce substrat, les nouveaux médias et la dématérialisation ne faisant qu'amplifier le larcin.

D'où cette tentative un peu désespérée des médias qui agitent le drapeau de l'originalité éditoriale totale, un peu comme on marque son vélo au burin antivol. Des exemples, il s'en trouve chaque jour, au Devoir comme ailleurs.

Exclusivité pour tous

Les mêmes qui copient leur voisin sans gêne tentent ainsi de se protéger contre le repiquage incessant de leurs propres informations présumées originales en les bardant de hasardeuses alertes aux primeurs. L'auteur de ces lignes succombe parfois à la tentation, mea culpa. La semaine dernière, plusieurs médias, dont le site ruefrontenac.com des lock-outés du Journal de Montréal, ont réclamé en même temps l'exclusivité sur les trois procès-verbaux des rencontres de l'association libérale de Vanier liés à la commission Bastarache.

Un exemple type de cette tendance schizophrène a été dénoncé l'an dernier par le Conseil de presse. Le 9 juillet 2009, La Presse publiait un texte avec la mention «exclusif». Le même jour, Le Journal de Montréal publiait la même nouvelle, d'ailleurs diffusée sur un site Web. L'avocat de La Presse avait eu cette explication truculente selon laquelle la référence à l'exclusivité visait à protéger l'article contre son repiquage. À ce compte, aussi bien «brander» tout le journal, y compris les mots croisés et la chronique nécrologique...

Le B.A.-ba de la profession et le simple gros bon sens l'exigent: quand on reprend une nouvelle, il faut le dire, citer sa source quoi, payer sa dette de reconnaissance et de crédibilité. Ça ne fait pas si mal que ça de formuler quelque chose du genre: «Dans un exemplaire du Globe & Mail dont Le Devoir a obtenu copie»... En tout cas, les journalistes, leurs patrons et surtout les gens des services des communications des grands organes de presse devraient comprendre que les fausses pépites entachent la réputation de la machine à fouiner...

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