À chacun son Octobre

On pense à l'assassinat de Kennedy, au 11-Septembre. Les grands événements traumatiques qui recèlent des pans secrets constituent une manne pour les créateurs. Au poids des œuvres se mesure l'onde de choc, qui varie d'une voix, d'une époque à l'autre.

L'enlèvement d'un ministre et d'un diplomate par des cellules felquistes, l'assassinat de Pierre Laporte, la Loi sur les mesures de guerre, bref, la Crise d'octobre 70 est à nous et en nous. Ses points d'ombre nourrissent toutes les théories, complot politique ou pas. Plusieurs témoins ont déjà disparu, mais des documents d'archives resurgissent. De nouveaux scénarios s'élaborent. La trame est riche.

De Pierre Vallières à Louis Hamelin, avec son récent roman La Constellation du lynx, en essai ou en roman, de Michel Brault à Pierre Falardeau au cinéma, sans parler des documentaires et bien entendu des reportages de Radio-Canada, les regards s'entrechoquent, des démentis surgissent, des mensonges ont la vie dure, des mystères flottent.

Perte d'innocence collective, droits de la personne bafoués, élans violents de libération nationale étouffés par le sang de Laporte. Tous les ingrédients sont au poste pour nourrir l'imaginaire. Les créateurs qui s'y sont frottés étaient tous documentés sur le sujet, mais avaient puisé à des sources différentes, pour défendre un point de vue, appuyer une thèse, viser un angle.

Souhaitons au roman d'Hamelin — avec flics surveillant de la porte d'à côté les membres de la cellule Chénier qui séquestraient Pierre Laporte rue Armstrong — d'être adapté au grand écran. Rouerie d'État, magouilles policières, population bernée. Un polar. Et pourquoi pas? Avec des aspects de vérité en plus.

Dans dix ans, sur quel ton films et livres serviront-ils le demi-siècle d'Octobre 70? Tout dépendra des nouvelles révélations sorties du chapeau et des obsessions de l'air du temps futur.

Par-delà la légitime quête de vérité, on peut voir cette Crise d'octobre comme un riche corpus artistique: miroir de hantises, de traumatismes, de paranoïas collectives, d'illusions et de désillusions.

Au cinéma, prenez le chef-d'oeuvre de Michel Brault, Les Ordres, tourné en 1974, encore à chaud, soit quatre ans après les événements. Le cinéaste avait recueilli une cinquantaine de témoignages de personnes arrêtées sans mandat dans le cadre de l'infâme Loi sur les mesures de guerre, emprisonnées dans des conditions délirantes, avec interviews recréées à l'écran, conférant à sa fiction des accents documentaires. Ajoutez une distanciation brechtienne et une distribution de haut vol.

Chez Brault, les felquistes n'existaient qu'en fond de scène et les pouvoirs politiques habitaient une sphère nébuleuse. Des ordres émanaient du Saint des Saints, que policiers et gardiens de prison exécutaient, sadiques ou mal à l'aise, devant cinq citoyens incarcérés, dans l'ignorance anxieuse de leur sort. Qui a oublié la fausse mise à mort de Richard Lavoie (Claude Gauthier) (une blague, ah! ah!) par les gardiens de prison? Lutte contre l'humiliation, la tyrannie et l'absurde, le film s'était mis à hauteur de braves gens brutalisés et disait par la bande aux Québécois: réveillez-vous!

Vingt ans après Les Ordres — son projet longtemps recalé par les institutions —, le militant Pierre Falardeau se plongea de son côté sur les prises de position politiques à l'origine de la Crise. Huis clos intime recréant les déchirements et les doutes des felquistes de la cellule Chénier, qui séquestra et tua Pierre Laporte, entre lutte et humanité, Octobre constituait un film sur l'engagement, non sur une impuissance à secouer.

Le cinéaste était lié à Francis Simard, un des ravisseurs de Pierre Laporte, à qui il avait souvent rendu visite en prison. Celui-ci a toujours nié la thèse (accréditée par plusieurs) de la bavure accidentelle derrière le meurtre de l'otage. Simard revendique encore la responsabilité collective de l'assassinat. Le film Octobre, à sa suite, appelait au combat, quelle qu'en soit l'issue.

Dans le documentaire La Liberté en colère de Jean-Daniel Lafond en 1994, d'anciens felquistes s'affrontaient au sujet des lendemains d'Octobre 70. La mort de Laporte avait tué le FLQ en le privant de l'appui populaire, ce qui nous valait à l'écran des affrontements musclés, entre Simard et Vallières surtout.

Au moment du lancement du film, j'avais rencontré les fondateurs du FLQ, Pierre Vallières et Charles Gagnon (tous deux morts depuis); le contraste entre les deux hommes était frappant. Après l'éclatement de leur mouvement, Vallières s'était engagé dans divers combats, sur le tard militant en Bosnie. Gagnon, de son côté, avait vécu avec une mélancolie profonde la perte des grands idéaux politiques des années 60, en deuil d'une époque de combat. «Les idéaux ont le caquet bas», disait-il amer, désenchanté devant sa société comptable qui ne carburait plus aux convictions, mais au confort et à l'indifférence. Ce documentaire sonnait pour lui le glas de ses illusions. Vallières poursuivait ses luttes sous des cieux étrangers. D'autres membres du FLQ s'étaient plus ou moins embourgeoisés.

Après la projection, on se répétait devant son beigne, son spleen et son café: oui, à chacun son Octobre.

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1 commentaire
  • ysengrimus - Inscrit 2 octobre 2010 08 h 39

    J’ai choisi mon historien

    Moi, sur ces question, j’ai choisi mon historien

    http://ysengrimus.wordpress.com/2009/09/15/about-f

    C’est une simple question d’intégrité élémentaire.
    Paul Laurendeau