Perspectives - Une bonne guerre

La guerre contre la pauvreté est une tâche complexe et frustrante. Des voix voudraient aujourd'hui que les pays riches tirent un trait sur leurs programmes d'aide au développement et que les pays pauvres s'inspirent plutôt de l'exemple des économies émergentes, comme la Chine. Cette solution apparaît simple et prometteuse, un peu trop même pour un problème — on l'a dit — complexe et frustrant.

Plus de 140 chefs de gouvernement s'étaient donné rendez-vous, la semaine dernière, au siège des Nations unies, à New York, pour faire le point sur le degré d'avancement des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD). Jugés tout à fait réalisables lorsqu'ils ont été adoptés en 2000, ces huit objectifs visent, entre autres choses, la réduction de moitié de la pauvreté extrême et de la famine, l'accès universel à l'école primaire, la réduction des deux tiers du nombre d'enfants qui meurent avant d'avoir cinq ans, le contrôle des pandémies de sida et de tuberculose, la promotion de l'égalité entre hommes et femmes et une meilleure protection de l'environnement.

À seulement cinq ans de la date butoir qu'on s'était fixée, ces objectifs sont toujours considérés comme réalisables, mais la plupart semblent en voie d'être ratés. On reproche notamment aux pays riches de ne pas avoir honoré leur promesse d'augmenter leur aide financière aux pays en voie de développement, et même de l'avoir réduite durant la crise. Quant aux objectifs qui sont en voie d'être atteints, comme celui de la réduction de moitié de la population humaine vivant avec moins de 1,25 $US par jour, on l'attribue plus à la spectaculaire croissance économique de la Chine et de l'Inde qu'à l'aide des pays riches.

Cette situation vient donner des munitions à ceux qui estiment non seulement que l'aide au développement est inutile, mais qu'elle entretient, dans les pays pauvres, une attitude de dépendance, pour ne pas parler de la corruption. Devenue la nouvelle coqueluche de ce courant de pensée depuis la publication d'un livre intitulé L'Aide fatale, la jeune économiste d'origine zambienne Dambisa Moyo plaide même pour un arrêt complet de l'aide au développement d'ici cinq ans. Très populaire auprès des critiques de l'aide internationale, des gouvernements occidentaux à cours d'argent, mais aussi de certaines personnalités africaines, l'ancienne stratège chez Goldman Sachs voudrait que les pays pauvres s'obligent, à la place, à trouver des façons d'attirer chez eux les investisseurs étrangers, notamment chinois, et s'en remettent plus au commerce, aux envois de fonds de leurs expatriés et au microcrédit.

Ce n'est pas la première fois qu'on dit aux pays en voie de développement d'arrêter de quêter de l'aide internationale et de commencer, plutôt, par faire le ménage dans leurs affaires et par chercher une façon de s'intégrer dans l'économie mondiale. C'est même ce que leur ont répété pendant 20 ans la Banque mondiale et le Fonds monétaire international avant que l'on se rende compte qu'un minimum d'infrastructures et de services publics devait aussi être établi ou maintenu, et que l'on s'engage, justement, dans la démarche qui allait mener aux Objectifs du millénaire.

Croissance et pauvreté

De passage en Chine, le mois dernier, le président de l'Afrique du Sud, Jacob Zuma, disait, quant à lui, qu'il était fatigué de tous ces Occidentaux qui venaient lui faire la leçon en échange de leur aide. «On se demande aujourd'hui si on n'aurait pas des choses à apprendre d'autres systèmes politiques et d'autres cultures, disait-il dans le Globe and Mail. Est-ce que, par exemple, la discipline politique qui est appliquée en Chine ne serait pas une bonne recette pour connaître le succès économique?»

N'en déplaise au leader populiste africain, on peut pour le moins douter que les succès économiques de la Chine soient attribuables à sa «discipline» antidémocratique. Ce qui est vrai, en revanche, c'est qu'elle s'est, plus d'une fois, réservé le droit de ne pas respecter toutes les règles du laisser-faire économique, en tripotant notamment son taux de change, en aidant par tous les moyens ses champions nationaux et en bloquant l'accès de certains secteurs de son économie aux entreprises étrangères. Elle n'est pas la seule d'ailleurs. Il y a eu aussi l'Inde, et le Brésil, et la Corée, et, bien avant eux, le Japon, et la plupart des pays occidentaux. Il n'y a plus toutefois que les très grandes économies à pouvoir encore se permettre de pareilles libertés sans en payer trop chèrement le prix.

Une différence doit aussi être faite entre croissance économique et réduction de la pauvreté, soulignent deux récentes études de l'Institute of Development Studies. La forte croissance économique de pays comme l'Inde, le Pakistan, l'Indonésie et le Nigeria n'empêche pas qu'on y trouve aujourd'hui la grande majorité des humains les plus pauvres de la planète. «Cela montre que la pauvreté dans un pays est autant une affaire d'inégalités que de manque absolu de ressources», écrivait la semaine dernière le directeur du centre de recherche britannique, Lawrence Haddad. D'où l'importance de ne pas se soucier seulement de croissance économique, mais aussi de services publics, d'égalité hommes-femmes ou de droits démocratiques.

Ces problèmes complexes ne sont pas l'apanage des pays en voie de développement. On apprenait, la semaine dernière, que la crise a fait grimper cette année la proportion d'Américains en âge de travailler et vivant sous le seuil de pauvreté à son plus haut niveau enregistré aux États-Unis (13 %) depuis que l'ancien président Lyndon B. Johnson a déclaré la «guerre à la pauvreté» au début des années 60. Dans l'ensemble de la population, la proportion est de 12,5 % chez les Blancs, et du double (25 %) chez les Noirs et les Hispaniques.
1 commentaire
  • René Pigeon - Abonné 28 septembre 2010 12 h 42

    services publics minimum vs règles laxes; très gros joueurs vs le plus gros joueur?

    Merci, M. Desrosiers, d’avoir montré clairement les contradictions entre des thèses, promues par des protagonistes, bénéficiant de crédibilité. (Je garderai votre article dans mes archives.) Il est remarquable, plutôt scandaleux, que l'ancienne économiste d'origine africaine et stratège chez Goldman Sachs ne dise apparemment rien dans son livre plaidant pour un arrêt complet de l'aide au développement (L'Aide fatale) du revirement effectué à la Banque mondiale et au Fonds monétaire international qui veulent maintenant qu'un minimum d'infrastructures et de services publics soit établi ou maintenu.
    Vous ne niez pas l’effet de la «discipline» antidémocratique entièrement, il me semble, mais affirmez plutôt que son effet est noyé dans de nombreuses formes de protectionnisme que les petits pays ne peuvent pas imposer ou s’offrir pour croitre. (Il reste vrai que le fait que de ne pas avoir à respecter toutes les règles envers ses employés et son environnement que s’imposent les autres pays diminue grandement le niveau de risque et rend les investisseurs chinois beaucoup plus entreprenants que les nôtres.) Vous avez rappelé également l’importance d’être un TRÈS gros joueur (É-u hier, Chine aujourd’hui) pour pratiquer le protectionnisme avec succès.
    J’ajouterais le fait que d’être non seulement un très gros joueur mais LE plus gros ajoute un avantage (É-u moins demain, Chine encore plus demain). Nos entrepreneurs ont eu tendance à renoncer à une innovation, en partie, en se disant que les entrepreneurs américains ont accès à la plus grande concentration d’acheteurs au monde, qui ont l’habitude d’être les premiers à acheter des nouveautés et à faire confiance à ceux qui innovent près d’eux. À ce sujet, la US NSF a calculé que le taux de rendement interne de la recherche est beaucoup plus élevé aux É-u que dans les petits pays innovants (Suède) malgré leurs fortes dépenses et travailleurs très in