Le Devoir en Inde - Jeux du Commonwealth: Les toilettes du Village

Jeux du Commonwealth<br />
Photo: Agence Reuters Amit Dave Jeux du Commonwealth

New Delhi — Honte et consternation à moins d'une semaine de l'ouverture des Jeux du Commonwealth, dimanche soir prochain à Delhi, où sont attendus un nombre record de 7000 athlètes et délégués. Incrédules, les Indiens se demandent: mais à quelle sorte de Jeux allons-nous donc assister, compte tenu de l'inefficacité abyssale avec laquelle les gouvernements et le comité organisateur indien s'y sont préparés? La tenue des Jeux a été octroyée à Delhi en 2003, les travaux n'ont véritablement commencé qu'en 2008. Les scandales de corruption se sont mis à pleuvoir début août, le moindre n'étant pas que des entrepreneurs ont lésiné sur la qualité du ciment entrant dans la construction des installations pour augmenter leurs profits. Il y a huit jours, un pont piétonnier situé à proximité du stade Jawaharlal Nehru, site principal des Jeux, s'est effondré, blessant grièvement au moins 25 personnes. Le lendemain, des chefs de délégations sportives visitent le Village où logeront les athlètes et déclarent, photos à l'appui, que les chambres qui leur sont destinées sont «sales» et «invivables»: salles de bain crottées, lits souillés par une centaine de chiens errants qui se sont introduits dans le Village, fuyant la crue des eaux de la Yamuna.

Parfum de catastrophe appréhendée... et occasion pour le monde entier d'être conforté dans ses préjugés à l'égard de l'Inde.

Les organisateurs désorganisés ne l'ont pas volé, qui ont répété ad nauseam, et contre tout entendement, que les Jeux feraient la démonstration que la capitale est une ville de «classe mondiale» et que l'Inde est bien devenue un pays moderne.

Peut-être les «Delhiites» seraient-ils moins déçus si leurs dirigeants, pour lesquels ils ne débordent ni d'estime ni de confiance, n'étaient si nonchalants. Sheila Dikshit, ministre en chef de Delhi, a minimisé l'effondrement du pont piétonnier en faisant valoir que l'ouvrage n'était pas destiné pour usage aux athlètes, mais aux gens ordinaires. Belle démonstration de sensibilité pour ses électeurs! Le ministre des Sports, M. S. Gill, a comparé les Jeux à un grand mariage penjabi où tout se met mystérieusement en place à la dernière seconde quand la musique commence... La déclaration qui a le plus gêné est celle du secrétaire général des Jeux, Lalit Bhanot, qui a relativisé l'insalubrité de certains quartiers du Village en soutenant en conférence de presse qu'après tout, les normes d'hygiène variaient dans le monde: «Pour vous et moi, ces chambres sont propres. Eux [les étrangers] exigent certaines normes d'hygiène et de propreté qui peuvent différer de nos perceptions.» Il a promis de faire faire le ménage — qui n'était pas terminé hier. Plusieurs des athlètes qui débarquent ces jours-ci s'installent en attendant dans des hôtels cinq étoiles, sans façon.

Mot du commentateur Manu Joseph, dans la revue Open: «Il n'y a rien de plus indien que ce qui arrive avec les Jeux du Commonwealth. Pourquoi faisons-nous semblant d'être outrés? À quoi nous attendions-nous? À ce qu'un pays qui ne sait rien planifier, qui n'a aucun respect pour l'ordre et la moralité, sache organiser cet événement géant?» Rappelez-vous, écrit-il, qu'en 2003, quand l'Inde a obtenu la présentation des Jeux en défaisant le Canada par 24 voix, «ce plaisant pays nous a accusés d'avoir soudoyé les pays du Commonwealth en leur promettant 100 000 dollars chacun». Des commentaires venimeux comme ceux-là, la presse indienne en regorge depuis des mois.

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Le chef de l'olympisme australien trouve que les Jeux n'auraient jamais dû être confiés à Delhi. La facture va s'élever à quelque 2 milliards de dollars, les Indiens vont la payer longtemps. Montréal en sait quelque chose, où l'actualité n'a pas encore épuisé le débat au sujet du toit — fixe ou rétractable? — du stade. Dans un sondage publié par The Times of India, une petite majorité de répondants estimait qu'il aurait mieux valu consacrer cet argent à la santé, à l'éducation et à la création d'emplois. Bien entendu. Les déconvenues entourant les Jeux du Commonwealth ont ceci d'intéressant qu'elles mettent très crûment en évidence les couleuvres que tentent de faire avaler les élites au sujet d'une «modernité» à laquelle n'ont accès en vérité que le cinquième des 1,1 milliard d'Indiens. Les autres ne dédaigneraient sans doute pas d'y mettre le pied, si ce n'est, par exemple, qu'en bénéficiant d'eau courante et d'installations sanitaires de base. Or, environ 600 millions d'Indiens n'ont pas accès à des toilettes. Pour le commun des Indiens, l'hygiène est un combat personnel de tous les instants; et il ne peut pas compter, ou si peu, sur l'amélioration des infrastructures publiques. En mai, le groupe de pression Housing and Land Rights Newtwork faisait, sur la base de données officielles obtenues en vertu de la Loi sur le droit à l'information, une révélation édifiante: des dizaines de millions de dollars provenant des budgets de programmes de lutte contre la pauvreté avaient été «détournés» pour financer les Jeux dont les coûts ont crû de façon exponentielle.

Comme les Indiens auraient préféré que le Village soit bien propre et que M. Bhanot ne fasse pas cette déclaration embarrassante! Que Delhi soit comme Pékin, sans cracheurs de bétel. Au moins, les athlètes sauront-ils que la bulle aseptisée à l'occidentale dans laquelle on veut les installer pour onze jours ne correspond absolument pas à la réalité ambiante.