L'intolérance envers la religion - La croisade de Benoît XVI en Grande-Bretagne

Le pape Benoît XVI au milieu de la foule qui l’a accueilli à Birmingham, en Grande-Bretagne, il y a une dizaine de jours.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Warren Alliott Le pape Benoît XVI au milieu de la foule qui l’a accueilli à Birmingham, en Grande-Bretagne, il y a une dizaine de jours.

En faisant éclater un présumé complot terroriste en pleine visite du pape, la police de Grande-Bretagne aura quelque peu volé la vedette à Benoît XVI, mais aussi aux gens qui entendaient protester contre lui à cette occasion. Outre le coût de cette visite en pleine récession, d'aucuns entendaient fustiger la tolérance à la pédophilie dont Joseph Ratzinger, alors préfet de la discipline à Rome, aurait fait preuve. Certains parlaient même de l'arrêter, tel un Augusto Pinochet.

Dans ce pays longtemps «antipapiste», les médias ont plutôt cité le pontife catholique et l'archevêque anglican, Rowan Williams, soulignant ensemble «l'amitié profonde» entre leurs Églises. À l'abbaye de Westminster, le pape a même «serré la main» de Janes Hedges, qui prône l'accès des femmes au sacerdoce (un crime contre la foi d'après Rome). Toutefois, un autre débat a presque échappé à l'attention du public. L'affrontement qui s'en vient, d'après Benoît XVI, porte sur l'intolérance envers la religion.

En présence des Margaret Thatcher, Tony Blair, Gordon Brown et John Major, ex-chefs du gouvernement, le pape s'est inquiété du rôle décroissant de la religion dans la vie publique et du risque qu'il y avait à ne pas en discerner les conséquences. Plus tôt, il s'en était pris à un «sécularisme agressif» dont il craint qu'il n'entraîne une «marginalisation» de la religion. Or, le pape n'a pas seulement visé ceux qui veulent écarter la fête de Noël par crainte de froisser les gens qui n'y croient pas.

En Écosse, devant Élisabeth II, il a aussi évoqué «l'athéisme extrémiste du XXe siècle», qui avait mené aux horreurs du nazisme. Les libertés anglaises ont un fondement chrétien, a-t-il dit. Et ce pays devrait «toujours maintenir le respect qu'il a pour ces valeurs traditionnelles et ces expressions culturelles auxquelles des formes agressives de sécularisme ne donnent plus de valeur ou même qu'elles ne tolèrent pas».

L'héritage religieux


Des analystes ont vu dans ces propos une diversion visant à soulager le Vatican du fardeau qu'il porte depuis le scandale fort médiatisé du viol généralisé d'enfants en milieu religieux, et qui lui vaut, à titre d'autorité ultime sur le clergé, d'être mis en procès aux États-Unis. Néanmoins, le nouveau premier ministre britannique, David Cameron, s'est déclaré sensible à la préservation de l'héritage religieux de la Grande-Bretagne, une préoccupation que le chef de l'Église anglicane avait exprimée bien avant la visite de Benoît XVI.

À vrai dire, cette attaque contre l'irréligion militante n'est pas nouvelle. Au temps où l'Union européenne rédigeait sa charte, Rome aurait voulu que la chrétienté et son apport historique y tiennent une place importante. C'était déjà y marginaliser l'islam, dont l'influence s'est exercée des siècles durant, y compris au Vatican. C'était surtout rouvrir le passé d'une Église qui a aussi semé des idées réductrices, sinon dévastatrices, sur les juifs, les femmes et, encore maintenant, les gais et lesbiennes.

Certes, Rome prétend aujourd'hui réclamer simplement une place au sein des sociétés contemporaines. Le Vatican se fait aussi le défenseur des musulmans en pays chrétien dans une approche de réciprocité envers les chrétiens en pays musulmans. Mais si la Grande-Bretagne, l'un des derniers États confessionnels avec le Vatican en Occident, ne persécute plus les infidèles et autres blasphémateurs, elle n'a pas pour autant établi chez elle une démocratie pleinement égalitaire.

Un programme séculier


Ce problème est universel et, peut-on croire, nulle part une privatisation de la foi religieuse n'irait sans causer de conflit profond. Entre partisans et adversaires de la séparation de l'Église et de l'État, la doctrine de Benoît XVI aura provoqué quelques réflexions, valables aussi en d'autres pays. Ainsi, Evan Harris a publié dans le Guardian, sous le titre «A secularist manifesto», un programme auquel pourraient souscrire maints esprits, tant sécularistes que religieux.

Les sécularistes britanniques, y apprend-on, se sont opposés au droit que des groupes religieux réclamaient d'en attaquer d'autres sans égard à la loi sur la dissémination de la haine. Ils ont aussi sorti le blasphème du code criminel. Ils s'opposent aux pays qui veulent, à l'ONU, faire tenir pour diffamatoire toute critique de la religion. Ils défendent, par contre, le droit de bâtir des mosquées là où la loi le permet, ou de porter la burqa là où de justes nécessités ne l'interdisent pas.

En Angleterre même, ces sécularistes réclament la suppression des lois interdisant aux aspirants du trône d'épouser des catholiques, ou attribuant une place aux évêques à la Chambre des Lords. «Nous sommes le seul pays avec l'Iran à réserver des sièges du Parlement à des ecclésiastiques.» Mais à leur avis l'Église anglicane devrait aussi cesser d'être religion d'État. Quant à la prière, sa place ne devrait plus être dans les assemblées délibératives.

De plus, dans des institutions comme les écoles ou d'autres services à caractère public, une Église ne devrait plus pouvoir imposer aux membres du personnel ni aux gens dont ils s'occupent des exigences religieuses qui ne respectent pas leurs convictions. L'État ne devrait pas davantage financer l'endoctrinement religieux, mais plutôt ouvrir l'enseignement à la connaissance des religions et des autres croyances.

Bref, peut-on conclure, si la religion risque d'être persécutée par l'intolérance laïque, elle serait en meilleure position pour défendre la liberté et le pluralisme si ses propres institutions renonçaient aux privilèges d'autrefois, surtout quand ils ne sont pas exempts de discrimination ou d'abus.

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redaction@ledevoir.com

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
14 commentaires
  • Democrite101 - Inscrit 27 septembre 2010 11 h 12

    Faussetés historiques manifestes


    1. «l'athéisme extrémiste du XXe siècle, qui avait mené aux horreurs du nazisme».

    C'est faux. Hitler avait la foi (voir «Mein Kampf»). Le Vatican a pactisé avec les fascistes. Par les Accords du Latran (1929), le Vatican se fit acheter (1.7 milliards de lires de 1929) et obtint la mainmise sur les écoles italiennes en tant que religion d'État. Jamais le Vatican n'attaqua de front le fascisme, à peine quelques mots contre le néo-paganisme hitlérien, pas parce qu'il était anti-démocratique et menaçant mais parce qu'il était païen !

    2. «Les libertés anglaises ont un fondement chrétien».

    Incroyable récupération mensongère. Les libertés anglaises ont pour fondement la Magna Carta (1215), texte exclusivement profane et politique. À sa suite, les libertés occidentales ont été arrachées par le combat contre la religion d'État, en coupant la tête des royautés de droit divin. Nos libertés viennent de ce triple combat: anti-royauté de droit divin, anti-catholique, anti-religieux (dit laïcisme, mais plus radicalement athéisme. Ce dernier combat n'est pas terminé.

    Les religions veulent conserver le privilège totalitaire de ne pas être critiquées ! Elles refusent de distinguer la croyance du croyant. Or le croyant en tant que citoyen a tous les droits et libertés, mais la croyance n'en a aucun car elle n'est pas une personne.

    La religion est une idée simpliste. Une idée arriérée, issue de la préhistoire, constituée en machine à contrôles, et infusée aux jeunes dans des écoles à propagande dans une réelle pédophilie métaphysique. Enfin, elle est maintenue dans la Cité pour des crédules et par des assoiffés de contrôles, sexistes, misogynes, homophobes, obscurantistes, à volonté totalitaire. Son credo aux antipodes de la philosophie des Lumières créatrice du monde est moderne. Elle est génératrice de conflits sanglants pérennes .

    Pour ces raisons, la religion doit être évincée de la culture, et par l

  • Eric Allard - Inscrit 27 septembre 2010 12 h 26

    L'athéisme extrémiste?

    J'ai moi aussi sursauté en lisant cette phrase assassine. Si le pape actuel se doit de mentir honteusement sur l'histoire pour attaquer les athées (souvenons-nous que la croix gammée du Parti National allemand, le parti NAZI, est un symbole chrétien), c'est qu'il est à court d'arguments pour contrer un courant de pensée humaniste grandissant et appelé à prendre de plus en plus de place dans nos sociétés.

    Et j'ajouterai qu'il est aussi grave d'attaquer les athées que d'attaquer les juifs, les musulmans ou les chrétiens sur la question de leur appartenance. En celà, le pape se rend coupable d'un acte aussi grave que l'antisémitisme.

  • Paul Racicot - Inscrit 27 septembre 2010 12 h 36

    @Democrite 101

    Vous écrivez : «Pour ces raisons, la religion doit être évincée de la culture...».

    Je crains, hélas, que les adeptes des Lumières devront bien se résoudre à composer, diplomatiquement, et ce, durant encore quelques millénaires, avec les influences des institutions religieuses sur nos cultures, institutions composées d'adultes qui, étonnamment, croient encore en l'existence d'un ami imaginaire, nonobstant les découvertes de Copernic, Darwin, Nietzsche, Freud et tant d'autres... Sans compter quelques démentis circonstanciels tels que : Hiroshima et Nagasaki, l'Holocauste, etc.

    Comme le disait si bien Woody Allen : «Si Dieu existe, je crois qu'il ne fait pas grand chose.»

    ;-)

  • Democrite101 - Inscrit 27 septembre 2010 14 h 13

    Les idéologies meurent lentement


    Vos remarques, sur un ton léger, sont de bonne augure. Vous prenez la chose avec hauteur et détachement. Nous avons tous besoin de ce carburant serein pour lutter sans haine, combattre avec dignité et distinguer les idées (souvent folles) des croyants (qui sont pour la grande majorité de braves et bonnes personnes).

    Je suis plus optimiste que vous. La religion arriérée est un pot de terre contre le pot de fer de la culture scientifique, rationaliste, hédoniste, et largement aristotélicienne (raison et juste milieu) du monde moderne. Le pot de terre traîne encore dans les écoles, d'où sa lenteur à craquer.

    Les tragédies évoquées (Hiroshima) ne sont pas liées aux principes de la modernité, mais de son inachèvement. Des bavures circonstancielles, excessives à leur objet, épisodiques ou fâcheux. Fait surprenant, les croyants avancent le même argument (L'Inquisition n'est pas évangélique, ni la pédophilie des prêtres).

    Dès que les croyants disent que les cadavres ressuscitent, qu'on baisera des vierges avec s'être fait sauter dans un autobus scolaire bondé d'enfants, que les homo sont pécheurs, que la morale vient de Dieu, que leurs textes sacrés ne sont pas des fictions littéraires mais des vérités, ils se tirent dans le pied. Ils creusent la tombe de leur religion. De même jadis quand on s'aperçut que Héraclès n'était qu'une brute sanguinaire, que Zeus était injuste et qu'Aphorodite était un peu pétasse, la mythologie grecque, même si elle est anthropologiquement la plus riche et littairement la plus belle, prit le chemin de la poubelle...

    La démocratie, la science et la mentalité rationaliste de notre époque fabriquent le Waterloo des religions, dont la vraie nature est "malbouffe culturelle". Comparez le frère André et Darwin...

    Gardez confiance, monsieur Racicot. Tous les dimanches les églises, quasi vides et clairsemées de cheveux blancs, sont déjà des cimetières culturels. Bon débarras.

    Et vive la cu

  • Erick Gagnon - Inscrit 27 septembre 2010 14 h 18

    Rappelez-vous de Mgr Ouellet

    Pour résumer le tout je crois que c'est Mgr Ouellet lui-même qui, lors de son discours d'adieu pour le Vatican, a eu la phrase parfaite pour démontrer toute l'ouverture de l'Église face aux problèmes modernes: "… le message de la vérité n’est pas toujours bien reçu". Traduction: c'est pas votre faute dans le fond si vous avez pas raison, pauvre petit peuple...