D'art et de résistance

Samuel Beckett photographié par François-Marie Bonier et publié dans un livre paru en 2009 aux éditions Steidl.<br />
Photo: Samuel Beckett photographié par François-Marie Bonier et publié dans un livre paru en 2009 aux éditions Steidl.

Doux plaisir paresseux que celui de se faire servir par l'oreille ce qu'on connaissait par la lecture. Devant des textes de maîtres livrés par un interprète, on ferme les yeux. L'intonation, le phrasé de l'acteur apportent une coloration nouvelle aux mots déjà connus, qui paraissent différents. Mais cette semaine, dans le cadre du Festival de littérature (FIL) , le comédien français Sami Frey nous servait à l'Usine C, d'une voix parfois trop faible, ça et là inaudible, quoique d'un rythme hypnotique, Premier amour de Samuel Beckett. Voulait-il garder l'auditoire en alerte? La puissance de son organe vocal aurait-elle baissé? Le micro défaillait-il? Pas moyen cette fois de se laisser bercer par les mots, trop cruels pour inviter au confort de toute façon.

Ce texte avait été écrit en français directement, pour la toute première fois par l'écrivain irlandais. La langue, aux nuances qu'il lui restait à apprivoiser, est d'autant plus épurée, grattée à l'os, comme l'ouvrage et la psyché du narrateur. Un minimalisme absolu, transposé dans la mise en scène: deux bancs, un vagabond (Frey) en vieux pardessus, avec sac à dos et chapeau en main. Ombre becketienne vieillissante, contemplant ce qui surnage du vide d'une vie.

L'ancien beau ténébreux de La Vérité de Clouzot aux côtés de Brigitte Bardot n'a jamais délaissé le cinéma, mais la dernière grande performance de Sami Frey remonte à son rôle d'Antonin Artaud, en 1993, dans le biopic de Gérard Mordillat.

Devenu un homme des planches avant tout, il avoue un faible pour la littérature servie par la voix. À Montréal, on l'avait écouté nous livrer Je me souviens, de Perec, des entretiens de Sartre et Beauvoir, un autre texte de Beckett aussi.

Premier amour est d'un comique noir. En France, paraît-il, les gens rigolent en l'écoutant. Pas trop au Québec, où les figures de machos misanthropes déstabilisent davantage qu'autre chose.

Cette histoire d'un amour ancien, restitué sur le mince fil de mémoire du narrateur, est la tragédie d'un être sans qualités: avare, dépourvu de tout intérêt pour quoi que ce soit, égocentrique monstrueux, qui exploite sa compagne, Lulu, sans jamais chercher à la comprendre. Beckett extirpa la goutte d'humanité troublante de cet homme de pierre réduit à un ancien amour de misère, renvoyant un miroir monstrueux au spectateur égoïste, son semblable, son frère. D'où le malaise. D'où la force. «Est-ce que j'aurais tracé son nom sur de vieilles merdes de vaches, si je l'avais aimée d'un amour pur et désintéressé?» demande le personnage, tâtonnant pour trouver une réponse qui ne viendra pas.

Formidable Beckett, déjà installé en 1945 dans sa poésie d'absurde qui culmine ici sur un cri terrible de lâcheté, de détresse et de solitude en résonance. Génie du punch. On l'admire pour son oeuvre noire qui taille dans le nu de la vie, mais aussi parce que l'auteur d'En attendant Godot nous prouve (ça rassure) qu'un créateur de génie peut défendre la civilisation sans pour autant se faire d'illusions sur celle-ci. Par pure conviction. Lui qui quitta son Irlande pour embrasser la résistance active en France durant toute l'Occupation nazie aurait pu y laisser sa peau sans léguer d'héritage littéraire, mais ne recula jamais. Pouvait-il dissocier l'engagement de sa vie de l'éthique de l'oeuvre? On a envie de répondre non.

La même question nous hante devant l'expo du musicien Iannis Xenakis, au Centre canadien d'architecture. Si intelligent, son univers, entre musique électroacoustique, mathématiques, architecture de ville fourmilière, dessins sonores et théories futuristes, qu'on finit par s'attendre à ce qu'il nous transpose en partitions la théorie des quanta.

Ce même génial Xenakis fut dans sa jeunesse un preux résistant du maquis, maintes fois emprisonné, blessé, éborgné, défiguré au cours de la Seconde Guerre mondiale, condamné à mort en Grèce, avant de trouver refuge en France. Création et convictions mariées chez lui pour le meilleur.

Art et résistance n'ont pas toujours rimé, et le cas de Louis-Ferdinand Céline montre qu'un salaud pouvait se doubler d'un monument des lettres, mais plusieurs créateurs furent souvent des modèles de courage, dressés sur leurs ergots. Aujourd'hui, l'époque ne se prête guère à l'héroïsme. Quand même! Quand même! À petit échelon, loin des cimes créatrices d'un Beckett ou d'un Xenakis, on aimerait que les artistes demeurent un peu honorables, comme ça, par respect d'eux-mêmes et du public.

Pensez-vous?

Prenez notre Claude Dubois national. Si quelqu'un lui avait prédit, il y a vingt ans, même quand il était coké, qu'il irait se dévoyer dans la téléréalité, faisant une Michèle Richard de lui-même, le chanteur aurait rigolé comme un bossu devant le kétaine de la chose. Il n'aimait guère étaler sa vie privée.

Et en quoi son quotidien familial devient-il si passionnant pour mériter de se décliner en épisodes télévisuels, si ce n'est pour le fric et un nom à relancer? Bon, ça a merdé avec le Canal V, qui diffusait ce tissu d'inepties. La Cour s'en mêle, Dubois veut tout contrôler. Ses démêlés juridiques le ramènent à la une des journaux, et ladite téléréalité se poursuit hors écran. Le chanteur eut beaucoup à se faire pardonner par son loyal public, au long des années. Il n'aurait toutefois qu'à endisquer pour reprendre le haut de l'affiche en tout bien tout honneur. Trop fatigant, faut croire. Et si l'inspiration se tarissait, faute d'un Dubois encore capable de se regarder dans le miroir?

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otremblay@ledevoir.com
 
1 commentaire
  • André Loiseau - Inscrit 26 septembre 2010 19 h 44

    À Odile Tremblay


    Où est l'autre résistant, Falardeau et son livre "La liberté n'est pas une marque de Yogourt" ?

    Bravo par ce courage qui ne vous fait pas défaut dans cette mise aux "poings" face aux fantasmes de notre Dubois de la rue Sanguinet qui s'est égaré sur les grands boulevards. J'espère qu'il retrouvera sa boussole. Je m'ennuie de l'ancien Dubois. Celui d'avant l'embourgeoisement.