L'instinct de vie au coeur de la désolation

Le premier roman d’Anaïs Barbeau-Lavalette s’inspire des rencontres qu’elle a faites au moment de réaliser son film Le Ring.<br />
Photo: © Martine Doyon Le premier roman d’Anaïs Barbeau-Lavalette s’inspire des rencontres qu’elle a faites au moment de réaliser son film Le Ring.

«J'ai écrit les premières lignes de ce récit il y a longtemps, alors que je venais de rentrer corps et âme en collision avec Hochelaga», écrit Anaïs Barbeau-Lavalette dans la préface de Je voudrais qu'on m'efface. Ce premier roman à la fois dur et poignant de la jeune réalisatrice du film Le Ring s'inspire des rencontres qu'elle a fai-tes au fil des ans avec les «petits battants» du quartier.

Kevin, Roxane, Mélissa: ils sont trois sur qui les projeteurs sont braqués. Trois jeunes ados qui habitent le même immeuble vétuste, le même «bloc» aux murs en papier dans l'est de Montréal. Trois «poqués» de la vie qui luttent chacun à sa façon, avec le peu de moyens qu'ils ont, pour ne pas s'écrouler sous le poids de la désolation.

On reconnaît dans le petit Kevin plusieurs traits du jeune Jessy dans Le Ring: même passion pour la lutte amateur, où son père excelle. Et «quand son père gagne, Kevin gagne aussi». Sauf que la victoire n'est pas toujours au rendez-vous. Sans compter que le travail aussi peut venir à manquer. Comment un enfant peut-il assumer de voir son père baisser les bras? «Un héros qui pleure, ça se peut pas», se dit Kevin.

Pas de mère dans les parages, elle est partie. Pas de succès à l'école, malgré le Ritalin quotidien. Partout, c'est la bousculade, le rejet. Restent les jeux vidéo jusqu'à l'obsession. Et l'amour inconditionnel du père, sa présence rassurante, aussi imparfait soit-il. Il est chanceux, dans un sens, Kevin. Chanceux malgré tout. Peut-être le plus chanceux des trois.

Roxane, elle, a deux parents alcooliques. Son père, sans travail, qui vit temporairement dans un foyer, est en désintoxication. Quatrième tentative. Mais ce sera la bonne, cette fois, il voudrait tant s'en persuader. Sa fille aussi.

À la maison, sa mère est toujours saoule. Elle oublie de la réveiller le matin, de lui faire à manger. Elle boit. Et s'engueule avec son chum, les coups pleuvent. Une mère peut-elle délirer au point de demander à sa fille âgée de 12 ans de la protéger contre les coups, contre le désespoir, la tristesse, contre le constat implacable qui lui tombe dessus d'avoir raté sa vie? Il semble que oui.

À l'école, Roxane passe pour une folle. Elle est «celle qui parle toute seule», confinée dans la classe de «la sixième année des fuckés». Tant pis. Elle trouve le moyen de s'évader. Dans une Russie imaginaire où elle s'invente une vie. Dans la musique, aussi.

Quant à Mélissa, sa mère est une prostituée toxicomane condamnée à la rue. La cour a tranché: défense formelle d'approcher ses enfants. Pas de père à l'horizon, même le nouveau chum a pris la fuite. Mélissa s'occupe seule de ses petits frères, tue la petite fille en elle et joue à la mère. En face, sa mère, justement, se pique sur le trottoir en attendant son prochain client. Qui va payer le loyer? Comment trouver de quoi manger?

Pas reluisant comme portrait. Désolant, révoltant. Mais Anaïs Barbeau-Lavalette parvient à éviter le piège du misérabilisme. Parce que ce qui prime, c'est la force que déploient ces «petits battants» pour trouver des portes de sortie. Parce que ce qui nous reste au bout du compte, malgré la noirceur, c'est la lumière qui refuse de s'éteindre dans leurs yeux.

L'auteure parvient à rendre compte de la réalité et de l'univers intérieur de chacun sans apitoiement. Et sans jamais porter de jugement. Même les parents, elle nous les montre dans leur détresse plutôt que de les condamner.

Elle embrasse large, comme si elle avait absorbé en elle toute la misère de ce monde qu'elle décrit. Comme une éponge. Un peu à la façon d'une Marie-Claire Blais: c'est la sensibilité, la grande humanité de l'écrivaine qui ressort sous la laideur, la dureté, la violence.

On pense aussi par bouts aux livres d'Hélène Monette, à son roman Unless en particulier. Pas de fioritures. Pas de phrases pour faire joli. La réalité sèche, crue. Et les mots qui vont avec elle.

Anaïs Barbeau-Lavalette se met dans la peau de ses personnages, dans leur tête. Elle les fait parler, les fait entendre avec leurs mots à eux. On en vient à voir le monde, les autres, avec leurs yeux. C'est la grande force, la grande réussite de ce roman.

Ce n'est pas du tout plaqué comme langage, c'est rude, criant de vérité. Se dégage une certaine poésie de l'ensemble. Une poésie urbaine, de la rue.

La phrase est elliptique, saccadée, le rythme, tendu. On passe d'un univers à l'autre, d'un quotidien à l'autre, on s'attarde un instant à un détail, on est soufflé par une scène, puis ça repart, ça continue. On a l'impression d'une caméra au poing, qui tourne autour de ses sujets, s'en approche, s'en éloigne, constamment.

On est loin d'une littérature de facture classique. Manquent des liens entre chaque scène, des narrations explicites. Le «montage» est serré. C'est un sentiment d'urgence qui domine.

C'est le souffle qui compte. Et le souffle, justement, celui de ces enfants «poqués» qui sont portés par un instinct de vie formidable, on l'entend longtemps dans nos oreilles après avoir refermé Je voudrais qu'on m'efface.