L'espion qui venait du bleu

Je suis un lecteur très attentif de l'œuvre d'Alan Furst, qui occupe depuis quelques années un territoire littéraire qui lui est propre: le roman d'espionnage engagé, historico-existentialiste, pour ainsi dire, où Malraux fraie avec James Bond. Un territoire: l'Europe, du cœur de la forêt russe à la sierra espagnole en passant par les brasseries du septième arrondissement de Paris. Une époque: de l'avant-guerre et de la montée du fascisme aux premières années de belligérance, alors que fait rage le jeu des alliances et que, de la Nuit de Cristal à la Drôle de Guerre et des chancelleries des Balkans aux bonnes tables des beaux quartiers parisiens («Je lui ai servi du champagne, dit Marko avec son fort accent slave. Son nichon gauche regarde vers Prague.»), chacun fait son lit.

Dans la mythologie grecque, un fleuve, le Styx, séparait le monde terrestre des Enfers. Dans la géographie furstienne, le Styx s'appelle Danube, oui, le beau Danube bleu. Furst nous avait déjà emmenés au pays des Sudètes, à Istanbul, entraînés des champs pétrolifères roumains jusqu'aux Portes de Fer de ce même Danube. Avec lui, nous avons fui une Pologne aplatie sous les chenilles des panzers, été parachutés derrière les lignes allemandes en Biélorussie, poursuivis par les agents d'une demi-douzaine de pays appartenant à deux fois plus de services de renseignement à travers trois fois plus de frontières. Et toujours, au coeur du maelstrom, Paris comme un havre, avec ses merveilleuses ambivalences, son champagne continuant de couler de gauche et de droite, ses femmes avenantes, sa faune expatriée, ses espions distingués, barons hongrois et gentlemen anglais tout aussi féroces, sous leur couverture mondaine et le raffinement dépravé de leurs moeurs, que les artistes-gorilles rouges du NKVD.

Cette fois, Furst nous retrouve en Bulgarie, au bord de son cher Danube, sur la ligne de fracture de l'Europe et dans un village de pêcheurs où pas grand-chose n'a changé depuis que les Turcs sont venus, à la fin du Moyen-Âge, puis sont repartis. «Leur destin était de vivre au bord de ce fleuve. Et leur destin voulait que certains fleuves attirent les envahisseurs comme les cadavres attirent les mouches. (...) parmi les esclaves, ils avaient le sort le moins enviable: ils changeaient de maîtres.»

1934. «Des deux côtés du fleuve — la Roumanie au nord et la Bulgarie au sud — la passion politique chauffait les esprits à blanc.» Lorsque le frère de Khristo est battu à mort par la milice fasciste locale, ce n'est pas le Christ qui vient le trouver, après, pour lui proposer de devenir pêcheur d'hommes, mais un Russe athée et marxiste qui lui dit: «Viens avec moi...» Antipine sait comment le monde fonctionne, il connaît les rouages, les vieux trucs, les provocations des fascistes. Il sait déjà que, quelque part à la frontière des mondes politiques et policiers, ce que nous appelons actualité, et qui à la longue se mue en histoire, peut être manipulé. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on utilise les médias pour fabriquer l'événement et gérer l'opinion. «Khristo réfléchit. Il comprenait, oui, mais cela lui paraissait très étrange. Des événements se produisaient, les journaux publiaient des articles. Que cet enchaînement puisse être orchestré — on provoquait des événements pour pouvoir écrire des articles —, c'était une idée qui ne l'avait jamais effleuré.» À la décharge de Khristo, il faut dire que cette idée, trois quarts de siècle plus tard, continue d'effleurer très peu de gens.

Dès le début, on sent que Furst s'est ici lancé dans un projet de plus grande ampleur. Habitué de le voir survoler les situations les plus complexes avec cette touche légère et un rien nonchalante de dandy et de sombre viveur parachuté chez Mata Hari, on est fasciné de le suivre tandis que, page après page, il assoit son histoire sur les genoux de l'Histoire. Il ne lui faut pas moins de 100 pages pour s'acquitter de la formation de l'agent Stoïanev derrière le Rideau de Fer, et ainsi nous attirer (ça sent l'archive déclassifiée!) au coeur de la plus formidable machine secrète de l'histoire: les services de renseignement soviétiques.

Cette machine, la massacrante bureaucratie emballée et son long bras de l'ombre dont la mission est d'établir les avant-postes de la terreur stalinienne dans le monde, Furst, après d'autres (Gide, Camus, Orwell, Koestler), tente d'en saisir la déshumanisante logique inhérente: «S'il avait existé un moyen de punaiser une pensée, ils l'auraient trouvé et utilisé.» Et nous voici en Espagne, où la paranoïa stalinienne et ses implacables délires vont paver la voie à Franco. Khristo parvient à s'échapper et à passer en France, où il va se recycler en serveur de brasserie, connaître l'amour, etc. Ensuite, il va entrer dans la Résistance. Puis passer au service des Américains, dont les irrésistibles bonnes intentions ne lui laissent pas vraiment le choix. Occasion pour notre homme de comparer les méthodes, pris qu'il est entre les deux empires qui s'apprêtent à se partager le monde: «Les notes de restaurants n'étaient rien comparées à ce qu'ils dépenseraient pour lui une fois l'opération enclenchée. Le NKVD, pensait-il, aurait bâti un complot des plus élaborés pour arriver au même résultat, à base de coercition et d'idéologie, jouant sur tous les points de pression humains susceptibles d'être mis à nu. Les Américains, eux, combattaient avec l'argent et la technologie...»

L'argent et la technologie d'un côté, la duplicité et l'idéologie de l'autre: on serait tenté de dire qu'on sait, aujourd'hui, qui a gagné, si les choses n'étaient pas un tout petit peu plus compliquées en réalité. Exemple: le mariage de l'argent et de la technologie peut finir par fonder une autre idéologie... De toute manière, le problème de Khristo Stoïanev est autre: survivre au jour le jour à ses relations passées avec des gens et agents pour qui, même à Mexico, on n'est jamais tout à fait à l'abri d'un coup de pic à glace dans le dos. Et accessoirement à son parachutage par l'OSS (ancêtre de la bonne vieille CIA) au-dessus d'une campagne tchèque prise en serre entre les forces allemandes et soviétiques. On est à l'hiver 45, les routes de Bratislava grouillent de rôdeurs, de troupes en déroute et de déserteurs allemands de 16 ans pendus aux lampadaires, et revoici, à la nuit tombée, le beau Danube bleu. On ne pêche jamais deux fois dans le même fleuve. Les hommes suivent ou pas le courant et ils passent et l'histoire va de l'avant, comme l'oeuvre de monsieur Alan Furst, puissante.

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hamelin3chouette@yahoo.ca
1 commentaire
  • Geoffroi - Inscrit 25 septembre 2010 09 h 09

    les machines secrètes

    Texte formidable à lire.

    «...la plus formidable machine secrète de l'histoire: les services de renseignement soviétiques. »

    Connaissez-vous vraiment la plus vrai formidable machine secrète de l'histoire : les services de renseignements anglo-saxons ?