Essais québécois - Falardeau en mémoire

Photo de Bruno Massenet illustrant la couverture du dernier numéro du Bulletin d’histoire politique, qui porte sur le cinéma politique de Pierre Falardeau.<br />
Photo: © Bruno Massenet Photo de Bruno Massenet illustrant la couverture du dernier numéro du Bulletin d’histoire politique, qui porte sur le cinéma politique de Pierre Falardeau.

Je m'ennuie de Pierre Falardeau. De son entêtement à rappeler, à temps et à contretemps, la nécessité de l'indépendance du Québec. Quand il vivait encore, il m'arrivait de le trouver redondant et déplacé, de déplorer son radicalisme intimidant. Falardeau connaissait mes désaccords avec lui et les respectait. La dernière fois que je l'ai vu, en avril 2009, il me suggérait justement d'organiser des débats, entre nous, dans les cégeps, pour confronter nos points de vue. Il voulait se battre, comme un guerrier, pour la cause de l'indépendance. J'optais plutôt pour la pédagogie, la persuasion. Vivant, Falardeau me heurtait souvent, mais mort, silencieux pour toujours, il me manque.

C'est donc avec grande joie que j'ai reçu le plus récent numéro du Bulletin d'histoire politique, dont le dossier principal est consacré au «cinéma politique de Pierre Falardeau». Un an après la mort du tonitruant polémiste, il fait bon se replonger dans le meilleur de son oeuvre, pour se remettre en mémoire cette parole forte, unique, irremplaçable.

«Falardeau savait parfaitement, écrit Normand Baillargeon, présentateur du dossier, qu'il n'est jamais aisé pour une oeuvre d'art d'être engagée sans, aussitôt, se perdre comme oeuvre d'art. [...] Comment Falardeau a-t-il résolu ce pérenne problème?»

Mireille La France, historienne du cinéma, explore la question en se penchant sur «la figure du héros dans le cinéma de Falardeau». Elle compare le traitement réservé aux événements d'octobre 1970 et aux rébellions de 1837-1838 par Michel Brault et Falardeau. Là où le premier choisit de montrer «le drame humain et le désarroi», note-t-elle, le second illustre «la révolte politique et la tragédie». Brault met en avant «l'oppression, l'humiliation des victimes, mais jamais leur prise de conscience ni leur révolte contre cette oppression», ce que fait Falardeau, qui s'intéresse aux motivations des militants. Quand Brault, dans Les ordres et Quand je serai parti... vous vivrez encore, met en scène des victimes pour «alimenter notre mémoire et notre conscience», Falardeau, dans Octobre et 15 février 1839, chante «la révolte plutôt que l'apitoiement».

Le chef-d'oeuvre d'art politique de Falardeau, pour moi, reste toutefois son Elvis Gratton, première mouture. Dans un très solide essai de réhabilitation des trois stations de ce chemin de croix du colonisé québécois que sont les Gratton 1, 2 et 3, des films «qui restent parmi les plus mal reçus et les plus incompris de l'histoire du cinéma québécois», Georges Privet rend enfin justice à ces oeuvres, qui «sont les seuls films à avoir examiné, de front et sur la durée, l'esprit et la réalité politique du Québec postréférendaire; ce vaste no man's land historique de résignation et de renoncement à travers lequel Gratton se promène tantôt en exploité, tantôt en exploiteur, mais toujours en collaborateur servile et inconscient d'un système dont Falardeau s'évertue à démonter les rouages».

Quels autres films, demande Privet, ont eu l'audace et le courage de s'attaquer à autant de questions importantes pour le Québec? Dans les Gratton, en effet, Falardeau s'en prend, par le détour d'un humour ravageur, au flou identitaire des Québécois, à l'arnaque des PPP, à la privatisation de l'espace public, à l'information-spectacle, au multiculturalisme trudeauiste et «au culte des entrepreneurs vedettes et du Québec triomphant à Las Vegas»; il ridiculise l'aliénante passion des Québécois pour l'anglais et les artistes d'ici qui la nourrissent en créant dans cette langue étrangère; il préfigure même le scandale des commandites.

Bien sûr, admet Privet, «les trois Gratton sont des comédies inégales et mal dégrossies». À l'heure où le Québec s'extasie devant les pirouettes chromées mais insignifiantes d'un Cirque du Soleil désubstantialisé, leur vulgarité choque parce qu'elle «nous renvoie le reflet de nos Tannants et de nos Star Académies, de nos Gratton et de nos Chrétien, de notre confort et de notre indifférence, en somme, du tout et rien identitaire, culturel et esthétique dans lequel baigne un peuple à mi-chemin entre l'éponge et le caméléon, qui ne peut désormais plus se divertir qu'en s'oubliant...»

Pour Falardeau, explique son ami René Boulanger, la liberté, «c'est d'abord une aventure spirituelle, une conquête à l'intérieur de soi-même», contre l'Elvis Gratton qui nous mine. Pour la conquérir, l'illustrer ne suffit pas, «il faut montrer son contraire, la bêtise créée par les appareils d'asservissement», qui changent parfois de forme (comme Gratton, d'un film à l'autre), mais jamais d'objectif. Dans son emportement fraternel, Boulanger voit poindre, aujourd'hui, «une nouvelle génération politique différente de toutes les autres», «une cohorte révolutionnaire solidement imprégnée de la pensée transmise par Pierre Falardeau». On se demande bien où.

Pour Falardeau, étranger à tout ethnicisme, était québécois celui qui faisait le choix d'embrasser la substance d'une expérience historique et culturelle particulière, la nôtre, et par là porteuse d'universel. Trop nombreux sont ceux qui restent à convaincre de la nécessité de faire ce choix.

Les femmes sujets au cinéma


«Entre la maman et la putain, écrit Thérèse Lamartine, le cinéma a oscillé et a servi en pâture une large et riche panoplie de ces légendaires figures archétypales. À la veille de devenir centenaire, il a cependant pris acte de la protestation planétaire des femmes.» Aussi, dans un opuscule intitulé Le Féminin au cinéma, la militante féministe et spécialiste du cinéma nous offre une sélection de cent films qui présente «les femmes sujets au cinéma, devant et derrière la caméra».

On retrouve, dans ce répertoire finement commenté, des incontournables, comme Mourir à tue-tête, le troublant drame social d'Anne Claire Poirier sur le viol, et Le Procès de Bobigny, un téléfilm de François Luciani sur les circonstances à l'origine de la décriminalisation de l'avortement en France, de même que Polytechnique, de Denis Villeneuve, Trafic humain, de Christian Duguay, La Leçon de piano, de Jane Campion, et le méconnu Hors jeu, une brillante comédie dramatique de l'Iranien Jafar Panahi sur le sort réservé aux jeunes femmes modernes de son pays. Un bel outil, donc, qui nous invite à «explorer des destins et des désirs féminins», enfin à l'écran.

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louisco@sympatico.ca
12 commentaires
  • Stéphane Martineau - Inscrit 25 septembre 2010 09 h 09

    Salut Falardeau !

    M. Cornellier, vous n'êtes pas le seul à vous ennuyer de ce grand personnage qu'était Falardeau. Bravo pour votre article et pour ce numéro de la revue «Bulletin d'histoire politique». Cela nous rappelle que le Québec se suicide à petit feu à force d'insignifiance et de reniement .

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 25 septembre 2010 11 h 54

    Octobre

    Dans Octobre, on avait un aperçu de la mort de Laporte. Suite à la descente juste en face de la maison de la rue Amstrong, on avait décidé de transférer l'otage. Mais voilà, Laporte s'est mis à se débattre et à crier, fait qu'il a fallu l'étouffer avec l'oreiller pour le faire taire. Il en est mort, étouffer.
    C'est cette version qui est maintenant officialisée par l'excellent reportage de Guy Gendron à Tout le monde en parlait.
    Ce qui a brouillé les cartes depuis 40 ans, c'est que le FLQ avait menti en revendiquant un assassinat qui n'en était pas un.

  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 25 septembre 2010 13 h 31

    Falardeau ne croyait pas à la liberté de parole et d'expression!

    Avec tout le respect, réel et considérable, que je dois à Louis Cornellier, je me dois d'affirmer (et ce n'est pas la première fois) que je ne m'ennuie pas de Falardeau, ce «patriote» borné et sectaire, ce faux libertaire, cet homme de droite (comme l'étaient les felquistes, ne leur en déplaise).

    Je m'étonne de constater qu'un des prétendus anarchistes de la société québécoise (Baillargeon) rend hommage à cet obscurantiste qu'était Falardeau.

    Cela étant dit je reconnais que Falardeau était un cinéaste talentueux et un «écrivain» brillant et puissant.

    Mais je n'y peux rien. Je ne supporte pas les ennemis de la liberté d'expression. Et je pourrais prouver ce que j'avance ici sans avoir à chercher partout et longtemps.

    Mes meilleures salutations, Louis Cornellier!

    JSB, libertaire de gauche

  • Michelle Bergeron - Inscrit 25 septembre 2010 20 h 01

    Coup de chapeau Falardeau!

    Vous m'enlevez les mots de la bouche M. Cornellier. Aujourd'hui le fonctionnement de la société et des médias il faut savoir combien il est difficile de parler d'un sujet ou opinion qui n'est pas au menu du jour, Du courage et beaucoup d'audace pour y arriver.
    À mon huble avis il a laisser aux jeunes (et moins jeune) le portrait d'une partie de notre histoire et culture du Québec. Une parcelle de notre histoire à la portée de tous, en langage populaire comme il se dit souvent et que l'on n'écrite pas.
    Le monde est dangereux à vivre ! – non pas tant à cause de ceux qui font le mal, – mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire. (Albert Einstein)

  • helene poisson - Inscrite 26 septembre 2010 03 h 28

    Duplicatrice redondance répétitive

    S"il ressucite un jour, j'espère que M. Falardeau ne perdra pas son temps à lire le dossier ''Le Cinéma politique de Pierre Falardeau'' dans le BHP.

    Le seul cinéma de M. Falardeau a toujours été politique.
    Du moins, depuis ''Continuons le combat'' réalisé au Vidéographe.
    Suffit d'emprunter le coffret de ses DVD à la biblio pour s'en convaincre.
    Ses films sont au purgatoire et passeront peu à la télé avant de ''tomber'' dans le répertoire.

    Elvis Gratton ne nous a jamais vendu du Pepsi en chantant ''Meunier , tu nous endors...'' À chacun sa petite vie... Preuve vivante que l'humour ''absurde'' est loin d'être ridicule ou non-rentable. Bref, un peu comme la Commission Bastarache ( Beau sujet pour un prochain numéro du BHP, Bulletin d'histoire politique)

    M. Falardeau n'a jamais prétendu devancer l'avant-garde de deux pas. Il
    avait compris qu'il faut d'abord être nationaliste avant de devenir internationaliste. Voilà pourquoi MM. Baillargeon ou Baribeau l'éreintent
    juste un an après son décès. En applaudissant peut-être Dario Fo...de l'autre main... Sans rancune aucune.